Joëlle Deniot, une nouvelle anthropologie de l'art passant par une sémiologie

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 New-York 2011  Eros turannos ou  l'autre  pays du mensonge déconcertant ? : DSK  l'hyperbourgeois ou le hoquet de la  toute puissance dans la crise systémique de la mondialisation

A mes trois mères, A propos de l'abandon programmé de la langue française dans la recherche. Un manifeste de fureur amoureuse d'abord diffusé sur la liste d'échange de l'Université de Nantes le 21 février 2008

 

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Joëlle Deniot 1997 La chanson réaliste. Colloque Lestamp Université de Nantes Photo jr. Joëlle Deniot, La Chanson réaliste, 1997 Colloque Lestamp Université de Nantes

LEdith Piaf de Joëlle-Andrée Deniot, illustrée par Mireille Petit-Choubrac

Moisson d'une invention problématique qui s'ancre dans son colloque de 1997, La chanson réaliste la série de travaux que J-A  Deniot consacre à  Edith Piaf engendre la neuve socio  sémiologie de l'art qu'elle a condensé et édité le 28 août 2012 dans Edith Piaf, la voix, le geste, l'icône Esquisse anthropologique au Livredart Edition Paris.

Iconographie Une Edith Piaf pour le Lestamp, de la série réalisée en 2010 par Mireille Petit-Choubrac pour J-A Deniot

 Encre et gouache de Mireille Petit-Choubrac pour L'Edith Piaf de Joëlle Deniot Avril 2010 Copyrigt Lestamp Edition


Encre et Gouache Mireille Petit-Choubrac Copyright Lestamp Edition-  Pour l'Edith Piaf de J. Deniot.2012__

le dernier Eté du Lestamp s'est déroulé  les 28 29 et 30 juin 2012, sur le thème

Des  Hommes Des Femmes  Inerties et métamorphoses anthropologiques


T 06 88 54 77 34,
0977093713

 email: jacky.reault@wanadoo.fr

Lestamp Association, Laboratire d'Etudes et de Recherches Sociologiques sur les Transformations et Acculturations des Milieux Populaires depuis 1995


 
 



 

























































































































































































































































































































































































































































































































































































































 

SOCIOLOGIE DE L ART
 
 

 De la bricole à l'œuvre

 
     
  Carole Launai
Doctorante en Sociologie
Membre du lestamp - Association
Cet article est publié dans "Les peuples de l'art", Dir.  Joëlle DENIOT et Alain PESSIN. L'Ha
rmattan; il figure ici avec ses photos couleur originales.
 
 
 
 
 

De la bricole à l’œuvre : la création d’objets en milieu populaire

 
     
  Ignorance, indifférence et même rejet semblent caractériser les rapports de la majorité de la population française à la culture savante et plus particulièrement à l'Art[1] Et réciproquement. Les enquêtes statistiques sur les pratiques culturelles et de loisirs des français et des françaises révèlent qu'environ 25% des français(es) bricolent[2], 22% des françaises tricotent et/ou font du crochet mais, ils ou elles ne sont plus que 15% à fréquenter les infrastructures dédiées à l'Art.

De plus, nombreux sont les objets et les pratiques qui ne se laissent pas si facilement mettre dans les catégories issues de la culture savante, comme on va le voir par la suite. Certaines pratiques n'ont pas de nom et c'est au pratiquant d'en inventer un : telles les lectrices de romans sentimentaux dont parle Bruno Péquignot[3],  qui ne considèrent pas vraiment ce qu'elles lisent comme des livres ; tels les bricoleurs des classes populaires de Claude Bonnette-Lucat[4] qui ne se considèrent pas comme réellement bricoleurs, malgré l’intensité de leurs pratiques ; tels ceux qui peignent en amateurs n’appelant pas « peinture » leurs productions.

Des « bricoles »[5] à des oeuvres plus importantes - ou plutôt identifiées ainsi - les objets créés à côté du travail salarié dans les milieux populaires sont nombreux et mal questionnés car ils le sont, le plus souvent, à travers le prisme de la culture officielle et institutionnalisée.

Mais pourquoi donc tant de gens, et plus particulièrement ici les milieux populaires (ouvriers, employés ou chômeurs, qui constituent, je le rappelle, plus de 60% de la population), préfèrent tricoter, broder, construire des bateaux, des châteaux miniatures en allumettes, des scènes ou des personnages en coquillages ou dans diverses autres matières, - de préférence récupérées - etc. ? Pourquoi passer tant de temps à des activités qui peuvent paraître bien futiles au regard de l'Art ? C'est ce que j'aborderai en seconde partie à travers le prisme des diverses motivations déclarées par les pratiquants eux-mêmes, après avoir évoqué en première partie ce qui différencie pratiques féminines et masculines. J'interrogerai enfin le problème de la dénomination de ces activités et des objets qui en découlent.

Mais avant, j'introduirai cet article en relatant un événement qui s'est déroulé pendant et après ce colloque interrogeant le « populaire » et « l'art » ; événement qui éclairera d'une manière particulière le troisième point développé - comment nommer ces pratiques ? - en ce qu’il met en lumière la position de certains journalistes vis-à-vis de l’Art et des arts.


A Nantes, donc, pendant que nous évoquions les différentes facettes et manifestations « du peuple » et « du populaire » dans les formes actuelles de l'esthétique, que nous questionnions la sociologie de l'art à travers les cultures populaires, des journalistes interviewaient - commandités par le directeur du Centre de Recherche pour le Développement Culturel[6] - un échantillonnage représentatif, selon eux, des 85% de la population qui ne fréquentent pas les hauts lieux de la culture institutionnelle (en l’occurrence à Nantes, le « Lieu Unique »). 97 personnes de tous les milieux sont donc interrogées sur leur rapport à l’Art, 65 photographiées et affichées dans toute la ville avec une phrase clef qui se veut significative de leur appréhension de l'art[7].

Cette « campagne » doit se clore par un grand dîner de mille convives, constitué pour une grande part de ces personnes qui ne fréquentent pas les lieux dédiés au « grand Art » et par des représentants du « champ » ou du « monde » de l'Art (un sociologue, un critique d'art, des artistes, etc.). Ceci « 
afin de discuter avec eux [ceux qui ne fréquentent pas...] de l'art. De ce qui continue à faire peur, intimider, agacer »[8], ou selon les propos du directeur du CRDC, relatés dans Presse-Océan « constatant que l'action culturelle à laquelle il participe depuis des années, n'avait pas empêché quelques 20% des électeurs de voter en faveur du Front National aux dernières élections présidentielles, il s'était laissé ronger par le doute et avait voulu réagir en allant au-devant des exclus de l'art en sa bonne ville de Nantes. Comme si la fréquentation de l'art conduisait nécessairement à voter à gauche ! »[9].

Relatée par les deux journaux déjà cités, cette « Nuit unique » fut, selon les journalistes, une « 
cocotte sous pression »[10] où le « camp de l'Art » se serait conduit avec « goujaterie » et « cuistrerie »[11]. A l'origine organisé pour provoquer un dialogue entre initiés et non initiés du « monde de l'Art » et amener ces derniers à découvrir « la bonne parole culturelle » de ceux pour lesquels « l'art est une religion », « rapprocher l'art exigeant du plus grand nombre », « en une soirée, le Lieu Unique a montré qu'en effet, le monde culturel maîtrise bien l'art de parler aux élites et de laisser les autres à la porte. D'ailleurs, les autres s'en moquent. L'art, c'est leur jardin secret. Pas cet étalage de conformisme et de suffisance ».

Ce qui a frappé les journalistes, c'est aussi et surtout la non prise en compte de la parole des invités. L’un d’eux nous raconte ainsi une scène : « 
elle va au bar pour fumer. Et là, c'est comme à la récré, on se défoule : “ on comprend rien à ce qu'ils racontent, dit François, je me casse! ”. Au micro, Albert Algoud joue aux pions de cantine, rappelle au silence des convives pourtant bien dociles. Le critique Pierre Steckx montre une diapo avec des cochons tatoués, ajoutant que le tatouage est vulgaire. Bernard le tatoué blêmit, monte sur la table et prend le micro pour protester. [...] Cause toujours mon pote. En réponse, Albert se met le micro dans le dos ».

Mais revenons plutôt à ce que ces 85% de la population font - pour certains, lorsqu'ils créent ou fabriquent des objets – quand  ils  ne  fréquentent  pas  les  infrastructures  de  l'Art...  Et surtout les raisons qu'ils invoquent concernant ces pratiques qui n'intéressent pas du tout les acteurs du champ de l'Art. Avant d’aborder de nouveau ces rapports entre la presse et ces pratiques populaires[12], je vais évoquer brièvement quelques caractéristiques de ces pratiques[13].

Tout d'abord, une récurrence forte se dégage : comme l'observe Olivier Schwartz dans Le monde privé des ouvriers[14], les hommes s'isolent - ou du moins oeuvrent seuls lorsqu'ils ne le peuvent pas, comme c'est le cas quand ils habitent un appartement hlm - tandis que les femmes ont surtout une pratique familiale.



Jean-Marie et sa femme


Tourneur sur métaux de formation, Jean-Marie est aujourd’hui chauffeur de cars scolaires, pendant que sa femme s’occupe du foyer et des enfants. Elle crée beaucoup d’objets qu’elle fabrique avec sa mère et ses sœurs : « mon grand-père tricotait et s’occupait du jardin (…) On apprend un peu… toute petite, j’ai fait une bécassine en tricot, pour moi. J’en ai fait une pour une amie. La bécassine que je m’étais faite, je l’ai toujours. Ma fille jouait avec et le petit l’a sur son lit. Je m’amusais aussi à faire des petits nounours pour mes petites nièces. Je faisais des petits chiens avec des bouteilles de Perrier. J’avais appris à faire ça (…) Avec ma mère, on a fait un rideau avec des bouchons. On avait tout recouvert les bouchons de laine. On a fait une couverture aussi avec des petits carrés. Chacun en faisait un chez soi… parce qu’on était plus ou moins éparpillés, on était en ménage ou marié… Quand on allait chez ma mère, on les ramenait. Ça se fait beaucoup avec les chutes de laine ».

Quant à son mari, il passe beaucoup de son temps libre à faire des maquettes de bateaux comme son père qui, lui, préférait toutefois les trains électriques. Comme les hommes de la famille de sa femme, il a aussi tricoté des habits pour ses enfants. En plus de ces activités, Jean-Marie et sa femme font aussi partie de diverses associations de quartier, dont celle des jardins familiaux. Ses maquettes, Jean-Marie les achète en préfabriqué ; n’ayant pas la place d’un atelier dans leur appartement à loyer modéré, il s’installe sur la table du salon et range ses instruments sur le dessus des placards.

Les femmes pratiquent avec leurs mères ou/et avec leurs enfants - garçons et filles - contrairement aux hommes pour lesquels c'est l'occasion de se soustraire un peu au poids, ou du moins au tumulte de la vie familiale. Comme elles font avec leurs garçons tout autant qu'avec leurs filles, les premiers apprennent aussi à tricoter : Jean-marie sait tricoter comme les frères de sa femme, et Madame Moulin (voir encadré plus loin) a appris à tous ses garçons à tricoter. C'est à l'age adulte qu'ils abandonnent ces savoirs et ces pratiques.



Kotti


« Moi, j’aurais pas eu ça dans ma vie, je crois que je ne me serais pas sentie aussi bien. Maintenant, même si je ne suis pas… par rapport à la société… je n’ai pas forcément de travail, ni rien… je me dis qu'au moins dans ma vie j’ai fait quelque chose de bien… j’ai réalisé quelque chose quoi ». Issue de plusieurs générations de mineurs dans des ardoisières, Kotti[15]
vit avec son mari, originaire d’Afrique, des allocations parentales qui lui sont versées. Elle complète un peu ces maigres revenus avec la vente d'objets faits le plus souvent à partir de récupérations : bouteilles vides, boîtes en cartons, coquillages… se transforment en vases et boîtes multicolores, en bijoux et en divers autres objets inspirés de l’Afrique. L’espace chez elle est saturé de boîtes où elle entasse ce qu’elle ne veut pas jeter. Bien qu’elle n’ait pas eu ce genre de pratiques avec sa mère, elle réalise beaucoup d'objets avec ses enfants qui selon elle ont envie de faire comme elle en la regardant. Non seulement créer ces objets lui permet de ne pas culpabiliser de ne pas travailler (« je fais ce que j’aime, même si j’ai un train de vie beaucoup moins… au moins j’ai une qualité de vie autre. Je fais ce que je veux. Je prends du plaisir. En plus je peux profiter de mes enfants en même temps »), mais c’est aussi un soutien dans les moments difficiles comme lorsqu’elle a du fuir avec ses enfants un premier mari violent : « c’est ce qui m’a fait tenir le coup, de faire des choses ensemble ».



Kotti : carton et coquillages

Pour les femmes, ces pratiques sont l'occasion de rencontres avec la mère et les sœurs lorsqu'elles ont quitté le foyer parental. Elles permettent de faire perdurer un lien familial fort. Les femmes utilisent ces activités pour occuper et s'occuper des enfants, et en même temps de leurs parents. Ainsi, les filles de Madame Moulin se rencontrent régulièrement chez leur mère autour de la création/fabrication d'objets et depuis que Monsieur Moulin est mort, elles se relaient pour la laisser le moins possible seule dans son appartement. Des techniques, - comme la manière d'utiliser des sacs plastiques pour faire du crochet (Madame Moulin) - des objets sont échangés, mais aussi la réalisation d'un seul objet - c'est-à-dire la réalisation d'un même objet à plusieurs (la femme de Jean-Marie). Et même lorsqu'il y a eu coupure définitive avec les parents (Kotti), ces pratiques familiales se reproduisent avec la génération suivante. Ces pratiques s'amplifient lorsque la mère retourne au foyer, laissant son travail salarié pour s'occuper des enfants.



Monsieur Bosseau


« Quand on pratique la découpe, vous êtes complètement déconnecté du monde extérieur. Vous faites le vide total dans la tête. C’est comme toute personne qui a une passion. Celui qui va peindre pendant des heures. Celui qui va faire des objets avec des allumettes. Celui qui va faire de la couture (…) C’est un bien-être, c’est un apaisement, c’est le calme ».

Fils d’OS, Monsieur Bosseau est huissier à la préfecture et fait comme Monsieur Cautineau - qu’il connaît et avec lequel il échange des modèles - du découpage de contreplaqué à la scie à chantourner ; mais à la différence de ce dernier, il se donne comme challenge de réduire au maximum les modèles dont il dispose. Il fait aussi des maquettes de bateaux avec des objets récupérés et de l’électronique (il y introduit, par exemple, des lumières ou des clignotants). Contrairement à celles des femmes, ses pratiques sont plutôt l’occasion d’un isolement.

De ces quelques exemples de pratiques apparaissent des divergences : si pour les uns, ces pratiques relèvent du ludique (Madame Moulin par exemple), pour les autres cela peut relever de la survie (Kotti). Parmi les motivations évoquées et invoquées, je relève neuf catégories.


L'ennui


Monsieur Bouillaud


Il fait des maisons ou des châteaux en allumettes. Tous sont électrisés (il y a de la lumière et de la musique) et se démontent ou se modifient de multiples manières (ce dont il est le plus fier et à propos desquels il parle de « ses inventions »). Il a fait sa première maquette en 1949. Plombier de formation, il a exercé ce métier pendant treize ans en tant qu'artisan puis comme ouvrier pour finir sa carrière à l'éducation nationale comme gardien d'un gymnase. Il est aujourd'hui à la retraite. Son père était artisan menuisier ébéniste et ses grands-parents paternels concierges d'un immeuble. Cette activité, selon lui, lui permet de ne pas s'ennuyer, de s'occuper. Il dit qu'il bricole. Il habite un petit pavillon de banlieue et sur la porte de son atelier est inscrit « attention bricoleur ». A la question de savoir s'il considérait ce qu'il faisait comme pouvant relever de l'art, il a répondu : « y'en a qui m'ont dit que je faisais là mon chef-d'œuvre... Je pense pas que je ferais mieux » (à propos de la maquette d'Azay Le Rideau sur laquelle il travaille depuis plusieurs années : il compte les heures et le nombre d'allumettes). Il fait partie d'une association de modélisme. Avec eux - et sans eux - il expose très souvent ses maquettes (dernièrement à l'aérospatiale de Saint-Nazaire), particulièrement pour animer des fêtes. Récemment, un article sur son travail est paru dans un journal régional, fait par un correspondant qui habite le quartier et fait partie de l'association de modélisme. 



Monsieur Bouillaud : Azay Le Rideau en allumettes. Cette maquette est truffée de systèmes électriques et mécaniques (le toit, par exemple, s’ouvre entièrement par un système de poulies).


A la retraite, faire enfin ce qu'on aurait préféré faire…

… plutôt que le travail salarié auquel l’origine sociale a contraint. Activité qui reflète la frustration découlant de la division du travail au profit de certaines catégories sociales et au détriment des autres.


Déculpabilisation

par rapport à l'absence de travail salarié et ré-appropriation de son temps, de la maîtrise de sa vie. C’est ce que nous a dit Kotti, et c’est ce que l’on constate aussi avec Fred…



Fred


Fils de « petits » fonctionnaires (un gardien de la paix et une lingère en établissement scolaire), Fred vit du Revenu Minimum d’Insertion depuis qu’il a terminé sa formation en dessin publicitaire il y a quelques années (métier auquel il ne se destine pas, estimant la concurrence trop rude). Il étoffe ce revenu minimum avec ses « petits machins » comme il les nomme - des petits personnages en pâte de fimo servant de boîtes ou de porte-clefs - espérant pouvoir vivre de la vente de ces objets. 



Fred : boîtes et porte-clefs personnages en
fimo

Pour lui, cette activité a - selon ses termes - « un petit air d'indépendance » en ce qu’elle lui donne l’espoir de pouvoir exercer un métier indépendant et agréable, et d’échapper ainsi au travail salarié. Bien qu'à la différence des activités familiales dont je viens de parler, il n'ait pas partagé ce genre de pratiques avec sa mère, il considère cette dernière comme à l’origine de ce goût pour le manuel : « ma mère a fait de la couture. Quand j’étais petit, j’aimais bien la voir coudre. La pâtisserie aussi… les petits trucs manuels, les petits trucs à créer comme ça… quelques ingrédients qui font un truc sympa. J’aimais bien ce côté là » ; d’autant plus qu’il préfère ne « pas trop parler, observer, faire ses trucs dans son coin tranquillement […] Moi je sais que dès que je le pouvais, j’allais dans mon monde. Je faisais chier personne… Rien réclamer… Et puis je m’amusais comme un fou ». Cette pratique lui permet donc de s’extraire d’une réalité déplaisante.


S'amuser


Madame Moulin


Elle est fille et petite-fille d’ouvriers. Elle a commencé à créer de multiples objets à partir de matériaux hétéroclites le plus souvent récupérés (fils de coton, sacs plastiques, paillettes, polystyrène, etc.) lorsqu’elle a du arrêter de travailler pour s’occuper de ses nouveau-nés
 : « je ne perds rien. Je ne suis pas plus riche, mais je ne perds rien […] J’ai toujours fait beaucoup de choses. Des couvertures pour mettre dans la voiture. J’aime ça. Des vieux tricots, je ramasse la laine. C’est pour m’occuper. Après je donne. J’ai toujours aimé ça. Des fleurs en collants. Mon mari était malade, alors je les vendais. Fallait bien un peu de sous. Les bonnes sœurs me trouvaient des gens qui en voulaient, quand j’avais des gosses, pour m’occuper, pour rester à la maison ». Maintenant qu'elle est à la retraite et manque moins de « sous », la même activité est pratiquée sur un mode ludique : « faut bien qu’on s’amuse » s’est-elle exclamée lors d’un de nos entretiens. Elle se retrouve beaucoup avec ses filles autour de la fabrication de ces objets, comme elle l’a fait avant avec sa mère et sa grand-mère. 



Madame Moulin : animaux en paillettes et en polyester

Chaque fois que je suis passée la voir, quelqu'un de son entourage ou de la famille était là avec un tricot ou autre chose.


La performance

Montrer à soi-même, mais aussi aux autres ce dont on est capable.


Monsieur Barbier


«
 Le jour où on a réussi, on est bien plus content de soi. On a tous besoin d’être content de soi. On a besoin d’être reconnu par ses pairs ou même par soi-même. On se dit : ah, tiens ! J’ai réussi à faire ça ». Aujourd’hui veuf et à la retraite, Monsieur Barbier a terminé sa carrière comme artisan ébéniste après avoir été longtemps ouvrier ébéniste comme son père, puis représentant de commerce pendant treize ans. Il s’est mis à la sculpture sur bois et à la peinture très tard, après s’être fait la main avec la restauration de vieux meubles (au début il faisait surtout des « bricoles » selon son expression). Ses parents étaient surtout passionnés de théâtre et d’opérettes, et lui-même fait partie depuis trente quatre ans de la « Revue de la Cloche » (revue nantaise se produisant durant les vacances de Noël). 



Monsieur Barbier : sculpture en bois


Le besoin d'activité manuelle ressenti comme apaisant


Monsieur Gauffre


« C’est vrai que j’ai toujours besoin de faire quelque chose avec mes mains. La matière… travailler avec les mains, c’est quand même quelque chose ». Ancien mécanicien dans une entreprise de construction de voitures, Monsieur Gauffre a du se reconvertir suite à un accident du travail. Il travaille aujourd’hui à la préfecture avec Monsieur Bosseau (où ils ont récemment tous deux exposé leurs ouvrages). Il s’ennuie dans ce nouvel emploi, regrette l’usine où il venait de commencer à travailler à l’atelier prototypes et où il pouvait, dit-il, créer et donner libre cours à son imagination. Depuis vingt ans, il crée pendant ses temps libres des personnages et des scènes en coquillages : surtout des scènes sportives (il est supporter de l’A.S. Saint Etienne et a aussi construit le stade de France en allumettes) et des assemblages mettant en scène des couples. Très encouragé à montrer et à exposer ses créations par son entourage familial et professionnel, il compte aujourd’hui une trentaine d’articles écrits sur lui et ses objets.



Monsieur Gauffre : personnages et scènes en coquillages
(amoureux et sportifs principalement)


Objets qu'il expose parfois, même si montrer les scènes d’amoureux le gêne car il a l’impression de se dévoiler et d’exposer son côté « romantique ». Il offre et vend aussi, comme la plupart des personnes rencontrées.


S’occuper des enfants

C’est, comme on l’a vu précédemment, ce qui distingue pratiques féminines et pratiques masculines.

Améliorer un peu les revenus…

… par la vente ou par la possibilité de faire des cadeaux sans que cela coûte.  La plupart des personnes rencontrées essaient de vendre, en tout cas toutes offrent à leur entourage les objets fabriqués.


Le défi


Monsieur Mallard

Il n'a commencé à faire des maquettes de bateaux qu'à la retraite sur un défi lancé par sa femme : « es-tu capable de construire un bateau miniature pour notre petit-fils? ». Depuis, il ne s'est plus arrêté... « parce qu'il faut bien faire quelque chose pendant la retraite » et « pour ne pas aller au café ». Avant, il travaillait comme ajusteur-tourneur-fraiseur en mécanique générale aux chantiers Dubigeon. De l'art ? « là-dessus je ne peux pas vous dire grand chose ; est-ce que c'est de l'art... moi je crois plutôt que c'est du travail, de l'usinage même ».

De cette liste on remarque une chose : les motivations renvoient toujours à l'activité en elle-même plus qu’à l'objet. Le plus important et le déclencheur n'est pas l'objet que l'on produit mais le faire. On ne fait pas par désir de tel ou tel objet, mais surtout pour l’action elle-même.


Bricoles ou art ?

Autrement dit, mon objet relève t-il de la sociologie de la culture ou de l'art ? Les ouvrages auxquels aboutissent ces activités relèvent le plus souvent de l'esthétique - en tant que recherche du beau et mises en scène de goûts - par opposition à l'utilitaire, même si ce dernier aspect est loin d'être absent. De même, ils demandent une certaine adresse manuelle et montrent une volonté de faire bien et/ou beau, ce qui renvoie à la notion d'art (ars). Pourtant, ce n'est pas aussi simple. Si certains sont hésitants lorsqu'on les interroge sur la manière dont ils ou elles qualifieraient leurs ouvrages, d'autres acceptent et d'autres encore refusent de qualifier ce qu'ils font d'artistique. Tous et toutes s'en préoccupent peu sauf lorsqu'ils sont sollicités à ce sujet.

On peut distinguer trois cas de figures qui vont de l'acceptation de la terminologie « art » (Fred, Monsieur Cotineau) à un refus total  - « moi, je crois plutôt que c'est du travail, de l'usinage même » (Monsieur Mallard) - en passant par des hésitations : « c'est entre le bricolage et l'art (...) C'est peut-être plus proche de l'artisanat » (Kotti), « j'aime bien l'appellation artisanat d'art » (Monsieur Gauffre) ; ou encore comme Monsieur Barbier considérer que ce qu'il fait relève bien du domaine de l'art (je rappelle qu'il peint et sculpte des personnages dans le bois) mais que ce n'est pas vraiment de l'art parce que ce n'est pas assez bon… bien que ses enfants « s'écharperaient sur son testament pour les avoir ».

Reste donc à questionner les raisons de ces différents positionnements et de ces rapports ambigus à la notion d'art. On peut déjà remarquer que cette notion, au sens large (l’Art et les arts dits mineurs), recouvre trois éléments de définition différents : une catégorie d'objets en tant qu'ils visent une esthétique (vs utilitaire), l'estimation d'une valeur (bel et bien fait), des champs de spécialisation (les Beaux-arts ou les différents arts mineurs). A priori, on peut ainsi se baser sur trois critères pour juger de l'aspect artistique ou non d'un ouvrage : appartient-il - de par la technique employée - à un champ de spécialisation bien défini (Beaux-Arts ou artisanat) ?

> est-ce que cela relève de la catégorie de l'esthétique ?
> mérite t-il, au vu du travail et des savoir-faire mis en jeu, la qualification d'art ?
Mais à cela s'ajoutent différentes influences.


Le lieu de travail


Monsieur Drogueux

a travaillé comme serrurier d'armement aux chantiers de Bretagne puis aux chantiers de la Loire quand les premiers ont fermé. Il est aujourd'hui à la retraite. Sur les chantiers de Bretagne, il pratiquait une perruque « prescrite » (selon les termes d’Etienne de Banville[16]). Tous les ans étaient organisées sur le lieu de travail des expositions thématiques (intitulées « la créativité des travailleurs ») d'objets créés par les ouvriers en dehors de leur temps de travail, mais avec les matériaux et les outils de l'entreprise. Tous les corps de métiers participaient à ces travaux, même ceux des bureaux qui, selon Monsieur Drogueux, pratiquaient plutôt l'aquarelle ou la peinture, les manuels faisant plus souvent des sculptures métalliques ou en bois. Cela permettait des contacts entre les différents corps de métiers, des apprentissages mutuels, de l'entraide, et surtout cela permettait d'avoir accès à tous les autres ateliers. Il a commencé à faire du modélisme à l'age de 25 ans, et fait partie depuis très longtemps d'une association de modélisme - à laquelle sont aussi affiliés Monsieur Mallard et Monsieur Bouillaud - avec laquelle il a sillonné la France de clubs en clubs ( reliés par une fédération), allant même parfois à l'étranger.

Officiellement, ces rencontres avaient pour but de participer à des concours, mais en réalité, l’intérêt résidait plus dans la convivialité qui y était inhérente. Bien que serrurier, c'est le bois qu'il préfère travailler. A la retraite depuis de nombreuses années, il travaille encore avec des échantillons d'essence de bois précieux récupérés sur son ancien lieu de travail. Ses objets, il les offre plus qu'il ne les vend. Il en fait même sur commandes d'amis. Il travaille principalement avec de la récupération qui vient aussi du voisinage : connaissant son hobby, certains voisins lui offrent ce qu'ils pensent pouvoir l'intéresser (lors de mon entretien avec Monsieur Mallard, on a d'ailleurs été interrompu par un voisin qui venait lui apporter des chutes de bois). Il rapproche ses pratiques de ce que faisait un de ses oncles forgerons : des vases avec des obus. A la question de comment il nomme ses pratiques, sa réponse est : « du bricolage. L'expression d'une joie de vivre. Le besoin de s'exprimer ». 



Monsieur Drogueux : marins en crustacés

« Bricolage » et « expression de soi » ne sont habituellement pas associés. « Expression de soi » relève plutôt d’un discours cultivé. Se révèle là quelque chose de l’influence des pratiques sur le lieu de travail, des politiques et des discours des classes dirigeantes - en l’occurrence, ici, les Chantiers de Bretagne.


L'entourage


Madame Brohan


C
es parents étaient ouvriers aux usines Béguin Say de Nantes. Mariée à un cheminot qui est devenu routier après la faillite d'un petit commerce qu'ils ont tenu ensemble, elle est aujourd'hui nourrice. Ses activités (surtout du tricot ou du crochet) ont pris une réelle ampleur lorsque, toute jeune mère, elle s’est mise à faire des objets qu’elle vendait à des religieuses - comme on l’a vu avec Madame Moulin - pour améliorer un peu les finances de la famille : les enfants en bas âge entraînent l'abandon du travail salarié et un enfermement sur la sphère domestique. Ces objets étaient faits à domicile et permettaient de s'occuper en même temps des enfants. Encouragée plus tard par ses proches, elle fait aujourd’hui des centaines d’objets qu’elle offre plus souvent qu’elle ne vend : des chapeaux et des boîtes de couleur pastel en crochet amidonné, des cygnes et différents petits animaux, des sacs et des chapeaux en crochet non amidonné destinés à être portés et non à servir de décoration, etc. « Je suis fada du tricot (…) Il y a des gens qui ont un livre, moi c’est un tricot, un crochet ».



Madame Brohan : divers objets en coton amidonné

« Moi, je me suis lancée dans le crochet, j’avais fait une petite babiole de rien du tout, et j’y prenais pas vraiment goût. Et puis, il y a deux ou trois ans de ça, j’en avais marre de tricoter. Donc, j’avais un peu de fil à crochet. J’ai acheté un catalogue où il y avait des petits modèles de chapeaux. J’en ai fait un que j’ai raté d’ailleurs... mais qui n’était pas spécialement raté pour tout le monde, puisque mon mari l’a mis derrière sa voiture, et il a mis un rouleau de papier waters dedans. (...) Puis, il m’a demandé un tapis. Donc j’ai fait un tapis. Puis tout le monde disait : oh ! Il est beau ton chapeau. Donc, j’ai essayé d’en faire un mieux. Puis, que j’ai offert. Puis, de fil en aiguille, ça fait que j’en ai fait pour les fêtes des mères des mamans des petits enfants que je garde. Et puis, de fil en aiguille, ça fait que l’année dernière, à Noël, j’arrivais plus à fournir. (...) Ca m’a pas beaucoup rapporté parce que j’en ai beaucoup offert ».


Journaux régionaux, locaux et associations de quartier


Monsieur Cotineau


Il vit seul dans un logement social de la banlieue nord de Nantes. Sa trajectoire sociale est particulièrement chaotique : il cumule de nombreuses formations (CAP couvreur-zingueur, stage en ferblanterie, CAP en menuiserie-ébénisterie et en restauration de meubles) et encore plus les petits boulots (ceux qui correspondent à ces formations et d’autres comme manœuvre, distributeur de journaux ou représentant de commerce). Sa passion qui consiste dans le découpage, aussi fin que de la dentelle, de contreplaqués n’a pas de nom. Il la nomme « traphorage » depuis qu’une personne lui a proposé ce néologisme. 



Monsieur Cotineau : « traphorage », découpe de
contreplaqué à la scie à chantourner


Cette pratique, il l’a commencée à l’école et depuis il n’a jamais arrêté, offrant lui aussi - à l’occasion de mariages de parents par exemple - les objets qu’il fabrique selon des modèles dénichés dans de vieux magazines d’entreprises de loisirs aujourd’hui disparus. J'ai rencontré Monsieur Cotineau par l'intermédiaire d'une revue de quartier (Mosaïque) dans laquelle un article a été écrit sur ses oeuvres sous une rubrique de deux pages s'intitulant Nos voisins sont des artistes ; rubrique qui parait à chaque numéro. Il voit son travail très souvent sollicité à l'exposition dans des revues ou dans des fêtes de quartiers organisées soit directement par la mairie, soit par des associations financées par la mairie.

Comme on l'a vu précédemment, Monsieur Gauffre a déjà à son actif une trentaine d'articles consacrés à ses ouvrages en coquillages (il a aussi fait un stade en allumettes) et il exposait avec Monsieur Bosseau juste avant les entretiens que j'ai eus avec eux, sur leur lieu de travail. Le Ministère de l'Intérieur où ils travaillent publie, lui aussi, une revue interne où à chaque numéro sont aussi consacrés un ou des articles sur ceux qui comme eux ont une activité pendant leur temps libre qui amène à créer/fabriquer des objets. Messieurs Cotineau et Gauffre ne refusent pas le terme « art » et sont même très heureux de cette qualification et de cette catégorie dans laquelle les placent les journaux locaux et régionaux (ce dernier préférant toutefois y adjoindre le terme « artisanat »).


Ce qui nous ramène à l'événement relaté au début de cet article : le conflit que les journalistes perçoivent entre l'échantil-lonnage représentatif - selon eux - de la population qui ne fréquente pas les hauts lieux dédiés à l'Art contemporain et certains acteurs du champ de l'Art et le camp dans lequel se positionnent ces journalistes de la presse régionale. En se plaçant du coté des non initiés, - du « peuple » en quelque sorte puisqu'il est alors question de la majorité de la population - ils occupent la position de « passeurs ». La manière ironique dont ils relatent cet événement montre qu’ils sont loin d’adhérer pleinement aux idéaux et aux valeurs de l’Art. Ainsi, les journaux dont ils parlent font autant d'articles - et même plus - sur ce qu'ils nomment les « artistes autodidactes » que sur ceux qui sont dans l'institution (ce qui pourrait s’expliquer par un plus grand nombre d’expositions consacrées à cette première catégorie, mais cela reste à vérifier). Et si l'on peut penser qu'il y a dans ce rapport un peu de condescendance, il y a aussi une communauté de condition : ces journalistes n'appartiennent pas au monde de l'art et ces compte-rendus de « La nuit unique » feraient même penser qu'ils en sont assez éloignés[17].


Bien qu'aucune des personnes rencontrées ne revendique comme un droit ou comme très important pour elles de qualifier ce qu'elles font d'artistique, l'émission de télévision Tous égaux nous donne des exemples de personnes dont la fierté des performances manuelles peut amener certains à considérer vraiment leurs œuvres comme « Artistiques » (avec un grand « A ») et dignes d'être exposées. Ainsi, un homme passe à la télévision pour demander à ce que ses travaux soient exposés (en l'occurrence, des monuments en scoubidous - dont une prise de la Bastille - de grande ampleur et ayant demandé des milliers d'heures de travail) et s'insurge quand « on dit qu'il y a des arts mineurs. Moi je pense qu'il y a l'art tout court. Je veux faire voir ce que des gens simples peuvent faire. Sans être artiste, on peut faire des choses artistiques »[18]. Ainsi, l'auteur de cette prise de la Bastille en scoubidous place la fierté dans la performance, le travail bien fait, l'exploit (600 personnages, 3000 heures de travail).

Un autre demande à être invité à des expositions pour montrer les églises en bâtons d'esquimaux qu'il a construites et sur lesquelles il a aussi passé des milliers d'heures[19], etc. Un vieil homme sculptant les pommeaux de cannes à l’effigie de De Gaulle, du pape, de Cohn-Bendit, de Tapie et de diverses autres stars médiatiques dit que sa femme l’a encouragé au début en lui disant « t’es un artiste »[20]. Un carrossier de formation reconverti dans des sculptures en tôle et essayant d’en vivre interprète avec humour ses débuts : « on me qualifiait souvent d’artiste. J’ai eu l’idée d’en faire des pièces d’art »[21]. Certains accumulent une telle masse d’objets qu’ils pensent et espèrent créer un musée. Ainsi, un agent de maîtrise faisant des sculptures en allumettes (une salle de gym avec les athlètes et les agrès, un cirque, un autobus avec ses passagers et son chauffeur, etc.) déclare : « en fait, toutes ces maquettes en allumettes, je ne peux pas les garder. Personnellement, je sais qu’en France, il y a des gens qui font de très belles sculptures en allumettes. Si tous ensemble nous pouvions nous regrouper, nous formerions un musée de la maquette en allumettes, pour une œuvre qui me tient à cœur, qui est la lutte contre la myopathie »[22]. Si la plupart n’emploient pas ce terme d’art, la fierté qu’ils ont de leurs travaux et de leurs œuvres - qui les motive à les montrer dans une émission de télévision - les rapproche de la valorisation qui est sous-jacente à la qualification d’« artistique ».


De même, les journalistes rapportent qu’en coulisse de l’événement déjà évoqué certains invités leur disaient leur notion de l’art : « 
les gens nous le disent, quand ils se découvrent transformés dans la glace : mais vous êtes une artiste ! » (coiffeuse). « Cuistot autodidacte, mais tout le monde me dit que c'est bon, et en art, c'est la même chose » (ancien chaudronnier soudeur de Dubigeon). C’est aussi une récurrence des extraits d’interviews publiés dans ces mêmes journaux tout au long du mois précédent.

On voit bien là comment la notion d'art ne peut se réduire à celle des Beaux-Arts ou de l’Art. La société se compose de nombreux arts de faire : culinaire, du bâtiment, des soins, floral, etc., et de nombreuses autres activités non catégorisées mais qui peuvent être revendiquées ou qualifiées comme relevant du domaine des pratiques artistiques.

Une personne complètement isolée utilisera moins volontiers ce terme qu’une autre qui expose déjà (par l’intermédiaire d’une association de quartier, de son travail salarié, etc.). Les degrés d’investissement et les savoir-faire jouent aussi un rôle important dans la valorisation qui sera faite du travail. La frontière entre art et non-art semble perméable. Selon la fierté éprouvée vis-à-vis de son travail ou la valorisation des autres, un objet peut passer la frontière qui sépare la bricole de l’art.

Ni le mot art ni celui de bricole ne qualifient donc avec justesse ces productions. Il est plutôt question, ici, de divers investissements, de divers savoir-faire et de diverses influences qui vont faire pencher le balancier vers une qualification ou une catégorisation  plutôt qu’une autre. La fierté du travail accompli peut être telle qu’il y a revendication du mot « art ». 


 

[1]  Pour alléger les phrases, je nommerai « Art » - avec un grand « A » - l'art soutenu par les institutions publiques. Autrement dit, l'art renvoyant à l'esthétique dominante dans le « champ » de l'art. Aujourd'hui, l'Art se nomme « Art contemporain ». Voir à ce sujet la définition qu'en donne Nathalie Heinich dans Le triple jeu de l'art contemporain : sociologie des arts plastiques, Paris, Ed. de Minuit, 1998, où cette expression se caractérise avant tout comme un genre esthétique et non en tant que temporalité.
[2]  Chiffre toutefois à relativiser comme le montre bien Claude Bonnette-Lucat dans sa thèse Le bricolage : usages sociaux du temps libre, Paris VIII, 1991.
[3]  Bruno Péquignot, La relation amoureuse : analyse sociologique du roman sentimental moderne, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques sociales, 1991.
[4]  Claude Bonnette-Lucat, op. cit.
[5]  Pour plus de détails sur cette terminologie, voir François-Xavier Trivière, La bricole ouvrière : savoirs professionnels et activités périphériques en milieu ouvrier, thèse de sociologie, Université de Nantes, 1997.
[6] crdc, association loi 1901. Son siège se situe dans les anciennes usines « lu »,  réaffectées, renommées « Le Lieu Unique » et dédiées aux Arts.
[7]  Par exemple, le portrait d’une enseignante est exposé avec pour phrase « les artistes, ils ont un grain en général », une coiffeuse avec « les artistes, ce sont des gens qui peuvent déranger ou faire peur », un jeune animateur audiovisuel et issu des banlieues avec « l'art, je continue à penser que j'en ai un peu rien à foutre ! ».
[8] Ouest-France du 17.02.03. Quelques interviews ont été publiées dans les pages de deux journaux régionaux : Ouest-France - dans la mesure ou on peut parler de presse régionale pour le journal le plus lu de France - et Presse-Océan. Toutes les citations de ce préambule sont extraites de ces deux journaux à la date du 17.02.03, le lendemain du dîner.
[9] Le site internet de présentation par les organisateurs, de cette « nuit unique » commence ainsi : « Le 21 avril 2002 à 20 heures, le portrait de Jean-Marie Le Pen apparaît sur les écrans de télévision et notre monde politiquement correct s'écroule. Quinze jours plus tard près de 20% des électeurs votent pour lui au second tour c'est-à-dire un pourcentage supérieur à celui des Français qui fréquentent les musées, les bibliothèques, les Scènes Nationales, les Centres d'Art. L'énorme effort produit par la gauche dans les années 80 pour augmenter le budget de la culture n'aurait donc servi à rien ? Le développement culturel qui aurait dû provoquer l'ouverture des esprits, le renforcement de la tolérance, la compréhension des autres, n'a manifestement pas fait son oeuvre puisque c'est le parti dont les idées professées sont à l'opposé de ces valeurs qui a progressé et qui, nous le sentons, peut progresser encore ». http://www.lelieuunique.com
[10] Ouest-France. Presse-Océan intitulait quant à lui son article « Nuit unique : la soupe à la grimace », en référence aux tensions et à la soupe au chou servie en entrée...
[11] Selon l'intitulé d'un paragraphe de l'article déjà cité de Ouest-France où l'on y rapporte quelques paroles des « institutionnels de l'Art » : « nous n'avons pas à vous séduire » ; « L'art, ce n'est pas la démocratie. Si on vous demandait : est-ce qu'on peut faire la Tour Eiffel, il n'y aurait pas de Tour Eiffel ». 
[12]  Même si, comme je l’ai constaté lors des entretiens, les milieux que l’on nomme « populaire » refusent cette catégorisation qui les rejette, en quelque sorte, dans un ghetto en leur refusant une part d’universalité - comme la culture bourgeoise peut la revendiquer - la diversité des métiers lorsqu’on déroule l’arbre généalogique de chacun, et même les trajectoires de vie montrent une unité dans la diversité. Dans une même famille ou dans une trajectoire de vie, on voit se côtoyer artisans, ouvriers, employés, petits commerçants, mais pas de patrons de grandes entreprises, de hauts fonctionnaires, etc.
[13] Les analyses qui vont suivre reposent principalement sur des entretiens approfondis effectués avec 14 personnes (dont 6 retraités, 2 de moins de 35 ans et 6 entre 35 et 55 ans ; 5 femmes et 9 hommes) ayant une pratique manuelle, rencontrées de diverses manières : soit en questionnant mon entourage, soit par l'intermédiaire de journaux locaux ou d'associations, puis par effet « boule de neige ». Toutes résident à Nantes ou dans sa banlieue. Mais ont aussi été utilisées comme sources d’information la presse régionale et locale et la télévision lorsqu’elle avait trait à ces pratiques.
[14]  Olivier Schwartz, Le monde privé des ouvriers, Paris, puf, 2002.
[15]  Les plus jeunes seront désignés par leur prénom ou un pseudonyme.
[16] Etienne de Banville, L'usine en douce : le travail de perruque, Paris, L’Harmattan, 2001.
[17]  Ainsi, sous la rubrique Les expositions aujourd'hui de Ouest-France du 29.01.2003, en dessous de l'annonce de l'exposition de l'artiste Orlan - désignée comme « grande prêtresse du body art » - un article plein d'éloges sur le salon d'art textile se conclut par « Du grand art ! »... terme auquel n'a pas droit Orlan qui est renvoyée du côté de la religion et de la croyance.
[18]  Tous égaux, le 21 février 2001.
[19]  Tous égaux, le 22 février 2001.
[20]  Tous égaux, le 17 avril 2001.
[21]  Tous égaux, le 16 mai 2001.
[22]  Tous égaux, le 15 juin 2001.
 

..et c'est reparti pour une nouvelle année !

Non, Mycelium n'a pas encore 

dit son dernier mot.

Meilleurs voeux à tous

contre vents et marées..

Laurent Danchin & Jean-Luc Giraud

Au sommaire un débat ouvert enfin sur l'ainsi nommé

ART CONTEMPORAIN


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