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Le retour des peuples ?
Quelques réflexions de premier moment autour du NON au referendum de l'Europe oligarchique
 


 Tél :
  06 88 54 77 34
 eMail: jacky.reault@wanadoo.fr
 



 




 

  L’Europe à nos portes  ????

Quelle présence en "Europe", Belgique, Royaume
Uni Espagne Pologne

 

Joëlle Deniot, (Rome, Louvain Manchester) Jacky Réault (Rome, Louvain Manchester)  ,Bruno Lefebvre (Almeria, Lisbonne, Varsovie), David Looseley (Leeds, Louvain, Manchester)   Claude Javeau Université Libre de Bruxelles, Clélia Van Lerberghe, Université de Louvain la Neuve.

   Dernière modification 23° mars 2011

 Activités internationales du  LESTAMP

 et d'Habiter-Pips Axe III.

  Fenêtres et murailles 

L'homme âgé en réflexion à la fenêtre dans la muraille,gouache d'Anne Réault d'après un détail de Giotto. (copyright 2008)

 

IASPM INTERNATIONAL BRANCHE FRANCOPHONE-EUROPE

Joëlle Deniot et Jacky Réault, membres de International Association for Studies of Popular Music, Section francophone Europe, participant au colloque fondateur de Louvain en février 2007 (Lire in fine le compte-rendu de  de David Looseley Paru dans Volume et offert aux membres de Iaspm BF.)

ASMCF

Joëlle Deniot et Jacky Réault, invités aux Conférences of The Association for the Study of Modern and Contemporary France 2008 Conference‘Constructing French Identity / Identities 5 and 6 September 2008The University of Manchester Hulme Hall - Lire les abstracts

Bruno Lefebvre entre la Pologne et Almeria en Espagne. (Article sur site, lire aussi plus ancien, L'immigration en Europe.)

 

The Association for the Study of Modern and Contemporary France

2008 Conference

‘Constructing French Identity / Identities’

5 and 6 September 2008

The University of Manchester

Hulme Hall

ALPHABETICAL LIST OF PAPER GIVERS AND ABSTRACTS

(extracts from the site.)

Joëlle Deniot (Université de Nantes / CEFRESS Amiens)

Le corps multiple de l’interprète ou l’écho de Phèdre. *

Edith Piaf, Juliette Gréco, Barbara, Catherine Ribeiro : quatre figures de la chanson française. Cette dernière, au-delà des genres qu’elle embrasse, s’inscrit dans une culture fortement ancrée, des arts et des lettres dont elle porte peu ou prou l’empreinte. Malgré les difficultés que l’on rencontre pour tenter de cerner des traits identitaires et identifiants d’une culture vivante de la chanson au sein d’une histoire nationale, nous pouvons avancer que le syntagme de chanson française renvoie, dans l’idéal du moins, à une spécificité : à savoir celle d’une forme musicale où prévaut la poétique du verbe. C’est dans cette logique que se situe l’identité vocale des quatre interprètes de notre étude.

Nous nous proposons donc d’examiner d’abord comment s’incarne, chez elles, dans leur persona scénique, cette poétique du verbe. A travers des extraits filmés de récitals, de concerts nous aborderons cette part du geste dans la voix. Nous nous demanderons comment pour chacune, tracer une esquisse allant à l’essentiel de cette image visuelle de la voix ; puis nous nous demanderons comment d’un style à l’autre, d’un univers musical à l’autre, nous pouvons retrouver de profondes récurrences, dans ce langage gestuel entrelaçant et métaphorisant divers lieux du corps. La question sera alors de savoir si de telles interprètes ne se rattachent pas, pour la part lyrique de leur gestualité, à une culture du tragique et même d’un féminin tragique prenant source dans la longue tradition française du théâtre s’inspirant des grands mythes antiques. 

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 * Note de l'éditeur du site, une partie de la teneur cet article que la traduction en anglais aurait par trop torturé, se trouve dans l'article "Images pour une voix, le langage scénique d'Edith Piaf" publie in J Deniot J Réault avec L Delmaire, Espaces, Temps et territoires. Collection Cahiers du Lestamp II. Nantes Lestamp Edition 2010, mais est égalementt disponible sur ce site (cliquer dans l'index sur L'Edith Piaf de Joëlle Deniot)

The Association for the Study of Modern and Contemporary France

2008 Conference

‘Constructing French Identity / Identities’

5 and 6 September 2008

The University of Manchester

Hulme Hall

ALPHABETICAL LIST OF PAPER GIVERS AND ABSTRACTS

(extracts from the site University of Manchester)

Réault (LESTAMP et Université de Nantes)

‘Je chante car je suis en pierres du pays’

 Ou Jacques Bertin, l’amour fou de quelle francité ?*

A l’instar de sa chanson, l’épopée en France chanson de geste ne ressemble à aucune autre jamais vraiment séparées l'un de l'autre, du Roy Renaud à la jeune fille blonde, elles se retrouvent à contre-temps de la montée de l’insignifiance (Cornelius Castoriadis) avec Jacques Bertin breton si doux amoureux fou des femmes et de la francité.

Il n’interprète pas ses chansons mais livre cette voix toujours blessée toujours nue, (j.Vasca) dont on ne sort jamais indemne, les poèmes-chants-combats de vie, la geste d’un homme libre mise-en-voix, vibrations d’une âme-corps, supposant toujours l’unisson d’une communauté présente (les publics l’écoutent comme une solennité sacrée) métonymie, d’un peuple entier. Ne trouve-t-il pas dans tous les registres du populaire, la communalité (J Deniot, J Réault) des fondamentaux et des mémoires antiques, le travail solidaire, la source identifiante des peupleraies de mythes et de poésie, ses patries plurielles, des pays, langue, visages, voix et paysages : deux mille ans de chemins creux : sa Bretagne, sa petite France, l’Andalousie? Ce chanter-là tout entier, que les classes parlantes (J Réault), traquant le mythe et le symbole, lui reprochent cruellement, ne se résout pas dans l’urgence de l’intimité. Si ce qu’il chante dans cette gravité si spécifique, ce sont moins des hauts faits que des images exemplaires encore communes d’un passé présent empaysé, si ce sont aussi faiblesses extrêmes et hautes chutes, il reste toujours un sujet, héros consubstantiel à un peuple toujours menacé.

____________________________________

* La précision des références nommées est postérieure et redevable à l'éditeur de ce site.

La société française de stratigraphie a notamment repris l'adresse de Jacky Réault solidaire de la pétition pout continuer de rédiger les articles scientifiques en français, publié à l'origine dans la liste Info-Tertre de l'Université de Nantes. Cliquer sur

 http://www.univ-brest.fr/geosciences/dada/mail.cgi/archive/cfs/20080226121746/

Le Lestamp a également invité,

Claude Javeau Professeur émérite à l'Université Libre de Bruxelles,

2010

Clélia Van Lerberghe, doctorante à Louvain La Neuve. 2009

 

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David Looseley University Of Leeds.

d'après le site de la revue Volume, infra, qui l'a publié; article distribué aux membres de IASPM Francophone Europe.

 « Musiques populaires : une exception francophone ? », un  regard de cultural studies en forme de dialogue avec deux chercheurs du Lestamp.

 

On publie ici un texte de la principale figure scientifique vivante des Cultural studies anglaises, David Looseley qui rend compte ici du Colloque de Louvain  Musiques populaires : une exception francophone ? de février 2007, et des interventions de Joëlle Deniot Jacky Réault et Gérome Guibert (ancien doctorant de Joëlle Deniot,). Sur la conception du populaire, un des thèmes centraux évoqués par David Looseley, et développée notamment dans ce colloque par J Deniot et J Réault co-fondateurs du Laboratoire d'Etudes et des Transformations des Milieux populaires,  voir sur le site lestamp.com, leurs fiches personnelles ( Chercheurs du lestamp) Equipe Lestamp), sur les sites de Joëlle Deniot, chanson réaliste et chanson française de multiples articles interférents et sur www.sociologie-cultures.com,  Pour un lieu commun des sciences sociales, L'essai en co-production, Le Commun et, l'article de J Réault,  Peuple politique Peuple social Peuple sociétal, l'article de Joëlle Deniot dans le livre collectif, Le peuple dans tous ses états.

 

David Looseley (d'après le site de Volume, infra)

 « Musiques populaires : une exception francophone ? »

Synthèse du premier colloque de l’IASPM – branche francophone d’Europe organisé les 8 et9 février 2007 à Louvain-La-Neuve, Belgique par Christophe Pirenne. [Première parution dans Copyright Volume! 5-2 2006, p. 199-204]

Les 8 et 9 février 2007 s’est tenu le tout premier colloque de la branche francophone d’Europe de l’IASPM (International Association for the Study of Popular Music), créée en 2005. L’absence d’une telle branche au sein de cette association mondiale de chercheurs spécialisés dans l’étude des musiques populaires avait longtemps été à regretter. Il fallait de toute évidence qu’une telle structure existe pour contrebalancer le poids traditionnellement accordé par l’Association aux musiques anglophones. Et celles et ceux qui, comme moi-même, ne sont ni francophones d’origine ni citoyens de pays francophone, mais qui se penchent quand même sur les musiques actuelles francophones, souhaitaient particulièrement le dialogue entre les visions analytiques et culturelles de deux cultures universitaires qui n’ont pas eu grand chose à se dire en la matière.

Pourtant, comme Gérôme Guibert l’a rappelé dans sa communication, on oublie souvent qu’une branche spécifiquement française avait déjà existé, de 1985 à 1989, et qu’un premier colloque IASPM avait eu lieu en pays francophone d’Europe. En 1989, c’est même la 5e biennale de l’association mondiale qui se tient à Paris, à l’instigation d’Antoine Hennion et de a revue Vibrations, attirant 80 intervenants de 24 pays. Mais selon G. Guibert, cet événement ambitieux et prometteur a plutôt déçu, révélant ‘les fractures entre recherche francophone et anglophone’, et ne mettant en présence que ‘des blocs de chercheurs homogènes et antithétiques’. Les raisons en étaient à la fois linguistiques (le colloque fut en principe bilingue, mais ses correspondants ne l’étaient pas) et épistémologiques, puisque les Anglophones représentaient pour la plupart la nouvelle ‘pluridiscipline’ des popular-music studies, issue des cultural studies, alors que les Français (majoritaires parmi les francophones) se réclamaient de disciplines spécialisées et séparées. Dialogue de sourds donc.

Dix-huit ans plus tard, l’expérience a été beaucoup plus réussie. Il est vrai que le colloque de Louvain-La-Neuve a été plus confidentiel et a réuni uniquement des francophones—d’origine ou d’adoption (Français, Belges, un Québécois, trois Anglais, plus un Français installé en Angleterre). Et ils étaient toujours pour la plupart des représentants de disciplines plus ou moins traditionnelles : musicologie, histoire, études littéraires, science humaines. Pourtant le dialogue s’est instauré tout de suite entre les diverses approches de celles-ci et les perspectives pluridisciplinaires des cultural studies. D’abord, de nombreux intervenants— pour la plupart, les plus jeunes—ont directement évoqué ces perspectives, interrogeant les personnalités fondatrices des popular-music studies comme Philip Tagg, Simon Frith ou Adorno. Par ailleurs, le titre du colloque a favorisé ce genre de rapprochements, en privilégiant ce vocable contesté de ‘musiques populaires’ et en invitant les intervenants à sepencher sur ce qui singularise les musiques francophones.

La problématique d’une exception francophone a en effet servi de tremplin à plusieurs thèmes et préoccupations, qui se faisaient jour au fur et à mesure des 24 communications, malgré la diversité de celles-ci. J’ai moi-même donné le coup d’envoi, Christophe Pirenne m’ayant invité à faire en guise d’introduction un tour d’horizon de cette problématique. J’ai donc cherché à faire ressortir les composantes distinctives des discours publics français sur les musiques populaires (médias, professionnels de la musique, intellectuels, institutions), à savoir: la difficulté de nommer ces musiques, le souci d’éviter le ‘populisme culturel’ des cultural studies, et, de concert, un certain refus de percevoir ces musiques comme uniquement un plaisir privé. D’autres communications ont interrogé la notion d’une spécificité francophone sous des angles bien différents du mien, mais elles ont toutes permis de voir, explicitement ou non, que cette spécificité existe bel et bien dans le domaine musical, s’incarnant avant tout dans le mot même de ‘chanson’. Vocable qui n’a pas son équivalent en anglais et qui s’offre donc en alternative à l’hégémonie croissante de la notion anglo américaine de popular music, mais qui semble également résumer toute une panoplie de significations esthétiques, culturelles et sociétales qui—c’est le moins que l’on puisse dire—ne sont pas faciles à cerner.

En décortiquant la carrière et l’image publique de Mistinguett, en partie à l’aide des Stars d’Edgar Morin, Catherine Putheil-Dessin a exposé les différences entre les processus de mythification en oeuvre au music-hall français et au cinéma, soit entre ‘vedette’ et ‘star’. Joëlle Deniot, replaçant son papier dans le contexte de débats très récents sur la notion de chanson française, a identifié pas moins de cinq ‘topiques’ pour définir l’originalité de celle ci, parmi lesquelles la proéminence de la langue, du mot—‘le chanter pour dire’—et le chassé-croisé entre monde de lettres et monde de la chanson’. Des approches essentiellement littéraires et linguistiques ont également été adoptées par Céline Cecchetto (‘Popularité et mémoire dans la chanson française contemporaine’) et Jean-Nicolas de Surmont (‘L’Ingénierie lexicale au service de la poésie vocale : propositions, problèmes, solutions’). Par contre, Stéphane Hirschi a voulu mettre en relief une tout autre conception de cette spécificité. Pour lui, la chanson se définit par sa fredonnabilité, par l’interprétation que l’on en fait et qui lui donne corps, et par une temporalité spécifique qu’il a qualifiée de ‘compte à rebours’ et d’ ‘expression d’une agonie’.

Mais le caractère exceptionnel de la chanson française n’a été ni la seule préoccupation des deux journées, ni la seule découverte. Pour beaucoup dans la salle (Fabien Hein : ‘Jésus, Satan et les musiques populaires’, Damien Tassin : ‘Le « Gai Savoir » des pratiques rock’, pour n’en citer que ces deux exemples), les musiques populaires, c’est avant tout le rock, ou—comme l’on dit beaucoup plus en anglais qu’en français—pop music : les musiques nées depuis l’avènement du rock’n’roll, et plus ou moins sous son influence. Catherine Rudent s’est demandée s’il y a ‘une façon de sonner’ populaire, et a suggéré que ce soit la répétition. Dans une communication particulièrement riche, François Ribac, répondant à sa propre question provocatrice, ‘pourquoi les Beatles sont-ils anglais ?’, c’est-à-dire pourquoi les musiques anglophones ont-elles été ‘populaires’, a souligné l’importance des travaux empiristes des scientifiques et ingénieurs britanniques depuis Newton, travaux qui dans les studios d’enregistrement du vingtième siècle ont favorisé une démarche expérimentale chez les ingénieurs du son.

Ainsi, sans que cela soit directement prévu au programme, beaucoup des débats se sont spontanément portés sur les définitions conflictuelles du terme ‘populaire’. Mot piégé par sa 'polysémie’ (Stéphanie Molinaro : ‘Le Concept de musique populaire à l’épreuve de la réalité sociale du rap’), sa ‘malléabilité’ (Vincent Rouzé : ‘Populaire, vous avez dit populaire ?’), et surtout par l’analyse misérabiliste des ‘Bourdivins’, qui ont mis en circulation une distinction fort douteuse et hiérarchisée entre la fonction esthétique du savant et une fonction présumée sociale du populaire. Pour certains, le populaire garde son sens séculaire : celui du Front populaire de 1936, comme Jacky Réault l’a déclaré dans l’un des débats et confirmé dans sa propre communication, ‘La Chanson comme mobilisation populaire’. Pour d’autres, peut-être majoritaires, le ‘sens anglo saxon’ des musiques dites ‘populaires’, défini par plusieurs intervenants comme ‘musiques de masse’ ou ‘musiques connues de tous’, est dominant. Mais ce clivage sémantique est, pour moi, moins béant qu’on ne pourrait le croire, car ce fameux sens anglosaxon est en réalité plus complexe, la notion de ‘musiques de masse’ étant toujours contaminée par le sens (francophone) de ‘musiques du peuple’, ce qui donne en effet une double légitimité à la pop-music, à la fois commerciale et sociale.

Plusieurs communications ont interrogé en effet l’enjeu de cette légitimité par l’entremise de l'opposition apparemment binaire entre haute culture et culture de masse. S. Molinaro et Anne Pétiau ont cherché à repenser la notion de musiques populaires à partir, respectivement, du rap et des musiques électroniques. Olivier Julien a exploité ses travaux antérieurs sur les Beatles pour situer les musiques populaires entre musiques folklorique et sérieuse : elles ne sont ni l’une ni l’autre mais composent une nouvelle synthèse urbaine et ‘phonographique’.

Dans la discussion qui a suivi ce papier et celui de V. Rouzé, qui tous les deux avaient mis en doute l’idée selon laquelle popular music égalerait musiques authentiques du peuple, il y a eu un débat passionné et passionnant sur la question, que J. Réault a su résumer en une revendication: ‘surtout ne pas créer une orthodoxie du populaire’. Ce qu’on pouvait observer en effet, c’était à la fois un glissement du langage critique francophone vers le sens anglosaxon, les frontières entre chanson et musiques populaires devenant de plus en plus 'poreuses’ selon Cécile Prévost-Thomas, mais en même temps un mouvement vigoureux de résistance à ce glissement. Ce qui montre qu’au moins les études sur les musiques populaires francophones se trouvent aujourd’hui à un carrefour, alors qu’en 1989 il semblait s’agir de deux routes parallèles qui n’allaient jamais se croiser.

La question de la légitimité s’est aussi posée sous deux angles bien différents de ceux-ci. Premièrement, des approches comparatistes, ou le populaire a été cerné à travers l’histoire de l’art (Emmanuel Parent), les musiques expérimentales (Matthieu Saladin), et le dualisme musique de création/musique d’exploitation (Barbara Sallé). Et deuxièmement, par le biais de la politique culturelle. Jean-Charles François, aidé par son collègue Eddy Schepens (qui aussi prononcé le mot de la fin), a montré dans son intervention sur le Cefedom Rhône-Alpes à Lyon que le débat entre musique sérieuse et musique de masse n’est pas que théorique mais retentit au niveau institutionnel. A Lyon, en 2000, à la suite d’initiatives prises par Catherine Trautmann, alors Ministre de la Culture depuis 1997, il fut décidé que, en plus du jazz déjà reconnu, il fallait accueillir toutes les pratiques musicales, même les musiques actuelles/amplifiées. Mais, à en croire J.-C. François, c’est une chose de reconnaître ces musiques ; c’en est une autre de les faire cohabiter avec les musiques déjà en place, car il y a toujours ‘un refus de vivre ensemble’. Autre vecteur de légitimation, les quotas radiophoniques, dont Bruno Rodriguez a retracé les enjeux depuis leur mise en place en 1994-1996. Le Québec a des quotas depuis 1971, mais Martin Lussier, doctorant en communication à Montréal, a plutôt souhaité aborder la légitimité sous une autre forme : celle de la logique de la catégorie institutionnelle à l’oeuvre aux premières ‘Bazarderies’ tenues à Montréal en 2005 pour explorer et consolider les musiques dites ‘émergentes’. Ici, le chemin de la reconnaissance, c’est la dénomination tactique, car pour que la scène émergente existe, ‘il faut la nommer’.

La dénomination comme moyen de légitimation peut aussi expliquer la montée depuis les années 60 de la notion politique de francophonie, traitée par C. Prévost-Thomas. Derrière la création d’institutions comme le Conseil francophone de la chanson, il y a un désir d’affirmer non seulement une langue partagée (180. 000 Francophones dans le monde), mais aussi des éléments culturels : ‘une solidarité qui permettrait de partager des valeurs communes’. Bien sûr, le problème que cela pose est de savoir identifier ces valeurs, car les communautés linguistiques concernées sont souvent éloignées géographiquement et culturellement les unes

des autres. C’est toute la question posée par le point d’interrogation figurant dans le sous-titre du colloque et c’est une question que nous n’avons pas suffisamment approfondie, d’autant moins qu’une grande proportion des communications étaient en réalité focalisées sur la France—ironie, puisque nous étions en Belgique. Cette problématique pourrait être poursuivie par la branche à l’avenir, et peut-être à la lumière de nouvelles perspectives ouvertes par les études post-coloniales.

En 1989, à Paris, la confrontation souhaitée entre cultural studies anglophones et recherches francophones sur les musiques populaires, c’est, selon G. Guibert, ‘la guerre de Paris [qui] n’aura pas lieu’. En 2007, à Louvain-la-Neuve, cette ‘guerre’ a bien eu lieu mais il ne s’agissait plus d’une guerre. Ce qui m’a frappé, c’est que les études françaises, plutôt fermées sur elles en 1989, se sont admirablement ouvertes depuis au dialogue international. Le problème, c’est que le monde anglophone n’a guère renvoyé l’ascenseur, bien que les choses commencent à bouger. C’est cette invisibilité des musiques francophones d’Europe au sein des préoccupations dominantes de l’IASPM qu’il faut contester. Cette ambition ne doit pas pour autant signifier l’abandon de la spécificité des approches analytiques francophones. Pas de pensée unique. Le caractère hautement innovateur des cultural studies, de pair avec l’hégémonie mondiale de la langue anglaise, risquent de faire croire à de nouvelles générations de chercheurs francophones qu’il faut obligatoirement passer par là. En effet, il faut passer par là sans doute, mais il est impératif que cela ne revienne pas à un nouveau conformisme. Les études sur les musiques populaires internationales ont besoin des francophones d’Europe, justement parce que les questions posées, les méthodes adoptées par ceux-ci sont ‘exceptionnelles’ : elles ont une autre couleur, une autre histoire, elles proviennent parfois d’une autre vision de la culture et de la société et c’est très bien comme cela.1 Pour qu’il y ait confrontation, synthèse, il faut qu’on soit deux. D’ailleurs, bien que plus institutionnalisés aujourd’hui qu’à leur naissance, les cultural studies en Grande-Bretagne comme aux États-Unis sont loin d’avoir une identité stable et sûre d’elle. Les perspectives que nous avons échangées à Louvain-La-Neuve se doivent donc de s’y frayer une place. La branche francophone d’Europe est maintenant là pour cela.

David Looseley

Université de Leeds, Royaume-Uni

Notes

1. Le groupe international de recherche sur les cultures populaires que j’ai récemment lancé à Leeds (Leeds Popular Cultures Research Group) a justement pour ambition de situer, de‘localiser’ les cultures populaires dans leurs contextes nationaux, culturels, linguistiques, etc.(voir le paragraphe du site intitulé ‘Locating Popular Cultures’). La langue de travail du groupe est l’anglais, mais ses membres sont de diverses nationalités et il rassemble, entre autres, beaucoup de linguistes : francophones, hispanophones, italophones, etc. Pour d’autres renseignements, voir http://www.leeds.ac.uk/smlc/Popularculturesresearchgroup.htm

 


Bruno LEFEBVRE

Professeur de Sociologie - Université de Nantes - LESTAMP
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2007
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



A Béa, Lucile, Laaroussi, Gérard
et tous ceux que j’ai croisés dans les serres



Journal d’enquête, Almeria juin 2006
Comme tout journal d’enquête, cet écrit peut être sujet à polémiques. Il fait suite à « posted
[1] workers in France », rédigé cet hiver pour la Confédération Européenne des Syndicats (ETUI en anglais), et c’est une contribution à l’ethnographie, ce qu’on appelle le travail « de terrain », que les sociologues français et d’autres intellectuels peuvent tenir pour suspecte. Cet écrit peut être accompagné d’images et d’un film « cinétique » en version web.

La région d’Andalousie compte huit provinces dont Sevilla est la capitale. Les villes de la côte méditerranéenne bénéficient de l’air humide de l’océan à l’ouest ; si le tourisme domine, leurs économies sont relativement spécialisées : l’une d’entre elles est connue pour accueillir la mafia russe, la jet set, les personnels politique et ceux du show business ; Malaga est connue pour son trafic portuaire entre le Maroc et l’Algérie. Almeria, 200 Kms plus à l’est, capitale de province équivalent à un département français est située dans une des régions les plus arides d’Andalousie, elle n’est pas tournée vers le tourisme, mais vers la production de fruits et légumes.

Il s’agit pour moi de culture « hors-sol », selon ma définition. Ce système n’a rien à voir au niveau technique comparé aux serres d’Arabie Saoudite où les racines des légumes se nourrissent d’un air pulsé et de brumes fertilisantes. Ici, pour construire une serre, on passe tout d’abord un bulldozer pour égaliser les roches du désert, on remblaie avec des gravats de construction immobilière. On dépose ensuite 15cm de gravier, puis 15cm d’argile récupéré dans les montagnes pour ne pas perdre d’eau. On étale 15 cm de terreau, fumier, compost, naturel ou synthétique, puis 15cm de sable dans lequel passent les tuyaux d’arrosage, les engrais, les insecticides et pesticides. Les aubergines, poivrons, tomates, concombres et courgettes, strictement calibrés, poussent  à ces deux derniers niveaux.


La « mer de plastique », comme on l’appelle, produit 40 000 tonnes de légumes par jour. Elle s’étend sur une bande de 80 ou 100 Kms de long selon les calculs, sur 30 de large, les serres entourent entièrement les villages et les routes. Les 30 000 propriétaires de 50 000 Ha emploient environ 100 000 ouvriers, puisqu’il faut en moyenne dans l’année 2 ouvriers par hectare, mais la production est stoppée de juin à septembre, car il fait trop chaud. En effet, les serres sont chauffées au pétrole entre 30 et 40°c, et dès le mois de juin, la température avoisine les 50°c au soleil, il faudrait les réfrigérer. Ces 100 000 ouvriers, dont on compte moitié de marocains, un quart d’africains noirs et un quart de gens des pays de l’Est ayant remplacé des marocains depuis les émeutes racistes de l’an 2000
[2], doivent « cohabiter » avec 177 000 espagnols. Ces nationaux travaillent dans les infrastructures du transport, de la distribution, des fournitures de matériel ou dans le commerce.

Depuis les ratonnades de 2001 organisées par le Front National et le Parti Populaire
[3] selon les ouvriers, une section syndicale du SOC, « Sindicato de Obreros del Campo y del medio rural », Syndicat des Ouvriers de la Campagne, a vu le jour, hébergé comme à Sévilla, dans les locaux d’un syndicat d’enseignants fonctionnaires, l’USTEA.

 Le SOC est considéré à l’échelon régional comme illégal par les grands syndicats reconnus par l’Etat, UGT et les Commissions Ouvrières, car 90% de ses adhérents, étrangers, n’ont pas le droit de vote. Il est né en 1974 de coordinations entre des associations d’immigrés et des fractions des Commissions Ouvrières, faisant scission avec les grands syndicats officiellement favorables à la politique d’immigration telle que la conçoit l’Etat. Il revendique une réforme agraire et la « légalisation » des tous les travailleurs étrangers, c’est à dire droit de résidence et droit au contrat de travail. Mais les configurations des économies agricoles sont fort différentes selon les provinces, les tarifs journaliers sont tous différents, et les sections de Sevilla, de Cadix et de Huelva, voisine du Portugal sont les plus puissantes et les mieux organisées.

 Dans ces trois provinces se sont développées récemment des productions de fraises, d’oranges et de pêches. Sevilla compte 20% d’étrangers, soit 90 000 personnes : à la main d’œuvre traditionnellement marocaine et sub-saharienne s’ajoutent maintenant des Polonais, des Ukrainiens et des Roumains sélectionnés nominativement dans les pays d’origine selon un mécanisme semblable aux contrats OMI en France, caractéristiques de « l’émigration choisie ». Mais souvent, les employeurs se passent de rédiger des contrats de travail la deuxième année, lorsque la population est sur place. Entre 2002 et 2006, la main d’œuvre féminine pour cultiver les fraises est passée de 6000, 9000, 12 000, 21 000 à 33 000 à Huelva. En hiver, la récolte des olives emploie également cette population. En cas de litige, le SOC emploie des méthodes radicales comme le blocage des fermes ou des villages et la police joue alors le rôle de conciliateur entre ouvriers et employeurs, «De toute manière, la Garde Civile n’a pas le droit d’obliger à faire travailler les gens ».  La fierté des sections SOC de ces trois provinces est d’avoir récupéré une propriété de 1200 Ha d’un Duque exproprié par le gouvernent andalou, il y a 15 ans pour faire fonctionner la production des villages en autogestion, selon les projets de la CNT dans les années trente. Ailleurs dans la région, quelques maires mettent en place des assemblées de village pour réaliser un tel modèle. Il semble qu’en Italie ou en France de telles expériences de « comités de gestion de la production locale », aussi puissants que les conseils municipaux, aient lieu également.

Localement, à Almeria, même si le SOC est « illégal », cela n’empêche pas la section de défiler de manière unitaire pour le 1er mai avec l’USTEA, la CGT et la CNT. La section crée en 2002 est minuscule, comme le local, bondé par des groupes d’ouvriers chaque jour de nationalité différente ; il y a deux permanents, un espagnol réputé anarchiste et un marocain réputé marxiste, aidés lors de ma présence par une étudiante française en Master de géographie et un retraité, ancien syndicaliste suisse dans le BTP. Je suis vite présenté comme un « companieros », un compagnon de route, mais n’assisterai jamais à un débat idéologique ; trop d’organisations pratiques sont à mettre en place. Un autre local tenu par un autre permanent marocain, a été créé en 2005 à El Ejido, à l’ouest, petite ville, gros village, comme on veut, où ont eu lieu les violences les plus graves et j’assisterai aux réunions préparatoires de marocains et de maliens pour la création d’un troisième local à l’Est, à Nija.

Le SOC cherche donc des correspondants dans les champs de serre pour développer son influence pour l’instant minuscule ; seulement 1000 adhérents-cotisants ! Ces correspondants, qui me serviront de guide, d’informateur et d’interprète, sont fréquemment des hommes scolarisés ayant fait des études académiques en France, physique, chimie par exemple, et qui, leurs sœurs mariées et leurs frères ayant trouvé du travail localement par le biais de la famille, ne trouvent plus d’emploi chez eux. Ils développent alors des discours critiques sur la corruption des administrations de leurs pays, tout comme leurs homologues rencontrés dans les vignes des grands crus du Bordelais en janvier 2006. (Pour le père ou les chefs de famille, envoyer un fils étudier en France dans les années 80 ou 90 ne serait-il pas une stratégie pour se libérer d’une charge financière ou matrimoniale ?…). Cela ne concerne que les Marocains, je connais moins bien les Sub-Sahariens et l’on m’a dit que des villages dans les ex-pays de « l’Est » étaient entièrement composés de vielles personnes et de jeunes enfants, tout le monde étant parti.

Les adhérents du SOC local sont composés à 90% d’Africains du Centre ou du Nord, auxquels s’ajoutent des Argentins et des Européens. Les ouvriers des Pays de l’Est ne s’engagent pas dans le syndicat et ce dernier considère que la moitié d’entre eux sont entrepris par la mafia, ils auraient de plus la préférence des employeurs. La fierté de la section est d’avoir obtenu des logements gratuits en ciment, munis de l’eau et l’électricité pour une quinzaine de Sénégalais, au Nord, à Tabernas, mais les Roumains sont en général favorisés ; on chuchote qu’ils bénéficient de l’air conditionné dans leurs containers. Des conflits entre nationalités sont fréquents pour l’accès aux meilleurs logements et en définitive, ce sont les employeurs qui transigent puisqu’ils sont propriétaires des sols. De toute manière, on attribue des logements « officiels » qu’aux étrangers possédant des permis de résidence. Tous les containers ou tentes en plastique récupéré dans les serres anciennes que j’aurais l’occasion de visiter pour y mener des entretiens, ne sont munies ni d’eau, ni d’électricité. La volonté gouvernementale est de raser les bidonvilles pour décourager l’immigration, ainsi, 260 personnes ont été déplacées à Pâques, et le chef de la police a demandé par voie de presse, une médaille pour avoir délogé la population sans qu’il y ait d’émeute. Six cents logements sociaux ont été construits, mais ils ont été attribués aux Espagnols qui travaillent dans le transport ou la distribution de produits agricoles.

Il existe quelques associations ethniques de soutien aux immigrés, mais « elles sont trop petites, elles ne font rien » De plus, celles qui envoient des « subventions » ou des aides provoquent la jalousie de ceux qui n’ont rien. La demande des ouvriers vis à vis du syndicat est principalement la fourniture de bicyclettes, car il faut aller chercher de l’eau potable parfois à plus de 10 Kms, mais ce service ne suscite pas forcément de nouvelles adhésions. Georges, le Suisse a un projet de construction de logements munis de douches et de coins cuisine collective, dont la location serait de deux Euros par jours et nous visitons ensemble des sites où pourraient avoir lieu les travaux. Celui-ci est sur l’emplacement d’un ancien village de plastique où résidait une centaine de personnes. Il y a eu un incendie il y a 9 mois et la municipalité a décidé à cette occasion de couper l’eau, les propriétaires en ont profité pour disperser la population. Le « chef » de village qui était un syndicaliste a obtenu des papiers de résidence nationaux et a choisi de quitter la région. Il reste à coté d’une serre désaffectée, deux « chabolas », cabanes en béton de 12 mètres carrés servant autrefois à entreposer des outils, semblables aux gourbis maghrébins. Au milieu des gravats et des ordures, elles abritent respectivement dix « Maliens » dont beaucoup sont nés en Côte d’Ivoire et huit Marocains de Tiznit ; ils ont beaucoup voyagé et un certain nombre a été SDF à Madrid. Débarquer par Madrid pour l’Europe s’avère hasardeux : certains se sont fait prendre par des groupes de marocains nomades, trafiquants d’alcool et violents entre eux, d’autres ont découvert le rôle caritatif des églises catholiques et des centres sociaux. Ils prient dehors, en direction du Sud, vers leur pays, et non vers l’Est ; les tapis de prière sont toujours très propres et protégés dans des poches en plastique. Quelques uns possèdent des téléphones portables, ils résident ici depuis deux ou trois ans. Un orage récent a inondé les chemins de terre et les habitations ;  on ne peut  y circuler en voiture.

Les Maliens gagnent 34 Euros par jours et les Marocains, 30 Euros ; ils ne connaissent pas le tarif des conventions collectives provinciales qui est de 40,8 Euros ; en fait, le salaire le plus élevé que j’aurais l’occasion de relever, est de 37 Euros pour un chef d’équipe. Ils sont conscients que les patrons ne déclarent pas toutes les heures, même lorsqu’ils sont analphabètes. Ils affichent toujours devant les étrangers un optimisme surprenant. Un jeune Sénégalais passe en vélo, il gagne 30 Euros par jour et nous déclare : « J’ai souffert beaucoup, mais maintenant, ça va, j’ai trouvé un logement en dur ». Il est le seul ouvrier dans une exploitation où travaillent le patron, sa femme et ses deux fils. Mais la morte saison d’été approche et le travail va bientôt cesser. La communauté des 500 Maliens de l’endroit, envie les conditions de travail dans certaines grandes exploitation, comme celle de ce « chef » qui emploie 30 Sénégalais, « Lui, il compte toutes les heures, c’est OK ». C’est assez drôle de voir Georges, avec son accent suisse, discuter avec les africains. Il teste bien sûr son projet de logement à 2 Euros par jour et celui-ci serait bien accueilli, mais il insiste, « Il faut être derrière nous pour le projet, il faut nous aider avec le syndicat ». Les Maliens connaissent le syndicat mais ne sont alors plus du tout convaincus. Il y a peu, il y avait une réunion syndicale à quelques kilomètres, et l’excuse est : « Tu sais bien que je ne pouvais pas aller à la réunion syndicale, puisque je voyageais » (je me promenais en vélo vers Almeria).

En fait, le projet est trop cher, compte tenu du montant des salaires pratiqués. Il faudrait aussi prendre langue avec les municipalités, et avec le COAG, le puissant syndicat des exploitants agricoles, ce que les permanents du SOC refusent absolument. Il faudrait se rendre à l’Administration Régionale, à Sevilla, distante de 450 Kms, rencontrer le « Défenseur du Peuple », sorte de médiateur entre les associations et le Gouvernement. (Il semble que cette fonction soit d’origine anglaise et j’ai fortement l’impression que cette fonction institutionnelle fait lacune en France, pour adoucir les égarements des préfets et procureurs). La section locale du SOC a elle-même des difficultés pour prendre rendez -vous avec la section régionale. Ne parlons pas d’ouvrir un débat avec l’une des six coopératives de producteurs, ou avec les distributeurs ou transporteurs qui livrent les légumes jusqu’à Oslo et Moscou. Le SOC veut rester « pur », et manque donc de visibilité sociale. Les tractations et négociations sont longues. « Ici, seul le vent va vite ».

La régularisation « extraordinaire » des sans papier en Espagne en 2005 a provoqué une fuite des ouvriers régularisés de la région, puisqu’on peut gagner ailleurs, 45 Euros par jour pour le même travail. Il ne reste ici que des sans papier qui circulent continuellement, certains ayant plusieurs employeurs par an. Les propriétaires sont défavorables aux régularisations, ils se plaignent ; « On régularise la main d’œuvre, et elle s’en va ! ». Ils ont mis en place avec la complicité de l’Administration locale un système de permis de résidence et de permis de travail valable uniquement dans la province d’Almeria, ce qui contribue à rendre la main d’œuvre captive, ou si l’on préfère, à segmenter spatialement les marchés du travail. Tout le monde est très attentif en cette saison aux prochains statuts d’autonomie qui seront bientôt votés en Catalogne. Les ouvriers arrivent par bateaux, petits ou par ferries, par bus, par avions, et 9000 d’entre eux proviennent cette année des camps de rétention des Iles Canaries que l’on ouvre lorsqu’il y a surpopulation. Cette circulation pose également des difficultés au syndicat puisque ceux qui obtiennent des papiers prennent des distances. La section cherche alors à travailler davantage avec des espagnols, avec des émigrés stables dans le domaine du bâtiment et dans la restauration, où les rémunérations sont plus élevées, mais elle deviendrait ainsi un syndicat interprofessionnel.

Les embauches s’opèrent par réseau ethnique, par interconnaissance, ou par l’intermédiaire de plusieurs marchés de main d’œuvre dans des commerces ; et les files de demandeurs s’alignent le long des trottoirs ou sur les places des bourgades, les groupes ethniques faisant cercle, les employeurs potentiels se promenant au milieu. J’ai pu observer de tels rassemblements pour la réfection des pavillons et maisons secondaires dans le Sud de la France, il y a une dizaine d’année, ils étaient dénommés « marchés aux esclaves ». On dit aussi, mais cela fait peut-être partie des invariants mythologiques : que l’on peut rencontrer des Roumains le long des routes qui portent une pancarte autour du cou ; « 20 Euros la journée ». Mais de plus en plus, les propriétaires préfèrent recruter directement dans les pays de l’Est par le biais de leurs prospecteurs-placiers, comme le faisaient les entrepreneurs français du bâtiment dans le Sud de l’Europe et au Maghreb, il y a encore 35 ans.

Compte tenu de la variabilité des salaires, la concurrence entre nationalités est affirmée ; il y a peu de temps, les Africains qui attendaient sur un marché de main d’œuvre à 20 Kms à l’Ouest d’Almeria se sont vu chassés par des Ukrainiens. Les tarifs varient selon l’urgence des travaux à effectuer et la règle est de ne jamais les demander avant d’être embauché, « on a réussi à négocier à 32 Euros la journée ». Nous avons vu que la concurrence est forte pour l’accès au logement et il est évidemment impossible de porter plainte devant la Garde Civile quand un patron refuse de compter tous les jours travaillés alors que l’on est sans papier. On comprend donc que malgré ses efforts, la section de SOC ait des difficultés à organiser des réunions interethniques ; lors d’un dernier rassemblement de Sénégalais, les Wolofs ont quitté la salle parce que personne ne parlait leur langue.

Il est impossible de circuler sur les chemins de terre dans les champs de serres sans être accompagné, car on peut s’y perdre ; en effet, les plastiques obstruent tout point de repère et la brume issue de l’évaporation de la mer empêche de voir les montagnes. Des chiens gardent les entrepôts d’outillage, les bassins d’engrais, d’un liquide vert foncé, sont grillagés. Il y flotte des bouées car les ouvriers Y glissent souvent et certains s’y noient. Ces six Marocains vivent dans deux petits containers, l’un servant de chambre, l’autre de cuisine, entre les deux, un petit espace muni d’un robinet et d’un lavabo, sert de douche et de garage à vélo. L’électricité a été coupée par le propriétaire, donc, plus de musique ni de frigidaire. Ils vont acheter l’essentiel de leur alimentation, composée de carottes, d’oignons, de pommes de terre dans un Lidle à une quinzaine de kilomètres, proche de l’autoroute de la station de bus qui mène à El Ejido. Quand je leurs dis qu’ils paient là-bas ce qu’ils produisent, cela les fait rire (quelle conscience économique !). Il est strictement interdit de rentrer dans les serres en dehors des heures de travail pour récupérer des légumes non calibrés. Bien sûr, les ouvriers voisins de nationalités diverses viennent nous visiter, les distractions sont rares.

Leur employeur possède 60 Ha, ils sont payés 30 Euros de l’heure en liquide, mais sur leur fiche de paie de « peon agicola eventual » ne figure que 6 ou 7 jours de travail déclaré pour 24 jours réellement effectués. Ils se rendent chaque mois en ville pour cotiser à la sécurité sociale, ils paient en liquide l’institution, 72 Euros par mois : « Il y a des expulsions si on porte plainte à la mairie ou chez le Gouverneur, ou bien les contrats ne sont pas renouvelés. On ne peut pas parler ». Il résident ici depuis 1, 2 ou 5 ans, certains sont venus sur ces terres en espérant une régularisation « extraordinaire », mais maintenant, ceux qui possèdent un permis de résidence ne peuvent quitter le lieu (traduisons le département) : le permis n’est valable que dans la province. Tous voudraient aller travailler dans une autre région, à Murcia par exemple, où l’on est payé effectivement 40 Euros de la journée pour cultiver les orangers, travail moins pénible, comme j’ai pu le constater dans le Sud du Maroc (mais là-bas, les salaires journaliers sont de 4 Euros). Les tarifs relevés les plus bas sont de 24 Euros par jours pour 18h de travail pour des Sénégalais et de 10 Euros pour 10h par jours pour des Roumains. Les horaires de travail sont de 7h à 11h, puis de 16h 30 jusqu’à 21h et l’hiver de 8h à 16h en continue. Pour des raisons de température locale et de variation saisonnière du marché des fruits et légumes européens, la production de tomates dure de septembre à juin, celle des concombres, poivrons et aubergines de septembre à avril.

Certains ont tenté un retour au pays et furent déçus, se sentant victimes du racisme, ou rejetés comme dans n’importe quel pays d’Europe ; et je pense que nos jeunes banlieusards lorsqu’ils vont faire du tourisme au Maghreb sont bien privilégiés. « Au Maroc, il n’y a rien à faire, sinon attendre la mort. On n’a pas confiance, il n’y a pas de démocratie, on ne peut pas investir, il n’y a pas de droit commercial, sauf pour les… On se sent toujours comme des étrangers, au Maroc, comme ici. Au Maroc, avec 1000 Euros, tu peux rien faire, il faut acheter un poste de travail 7000 Euros, ou 10 000 Euros quand on est diplômé. Le consulat du Maroc à Almeria nous traite comme notre Administration traite les Marocains » On rêve de pouvoir quitter la zone et des rumeurs ou des phantasmes de réussite alimentent les discussions ; tel routier gagnerait 3000 Euros par mois, telle Equatorienne se serait mariée à un Espagnol. Ces hommes, entre 20 et 35 ans, ont des parents retraités ouvriers dans les mines, dans la grande industrie, ou proviennent des petits bleds montagnards proches de la frontière algérienne. « On va être célibataire jusqu’à la fin de notre vie. Les titulaires de diplômes universitaires français n’orientent presque pas la discussion, mais traduisent au besoin. Ceux qui étaient athés sont devenus musulmans, au fil des épreuves de leur vie, et ceux qui n’ont jamais été scolarisés, sont devenus mystiques, mêlant des notions d’islam, de don de soi et leurs expériences personnelles, « moi, je suis fier d’avoir enrichi mes patrons, grâce à moi, leurs enfants sont allés à l’école ». Mais il n’y a pas de mosquée, même informelle, chacun prie individuellement. Le dimanche est consacré aux courses, au téléphone, à la lessive des vêtements, les ouvriers sont toujours très propres, les sub-Sahariens portent des survêtements de sport, les Marocains des vestes et des tee-shirts.

Pour les ouvriers, les espagnols qui résident dans la zone des serres « se croient européens. Ils n’ont même pas la bouche pour dire bonjour. Les espagnols, c’est comme les lapins, ils baisent et ils pleurent pour avoir des subventions, et ils sont racistes ». Il est vrai que de nombreux petits agriculteurs sont descendus des montagnes dans les années 75/80, juste après la mort officielle de Franco, abandonnant leurs terrains, pour acheter un lopin de cailloux dans la plaine côtière dés que des canaux d’irrigation furent construits. De gigantesques travaux d’irrigation supplémentaires sont d’ailleurs à l’étude.

La « gestion » du personnel est variable selon les exploitants. La plupart des exploitations sont familiales, d’une surface d’à peine un hectare, les propriétaires âgés sont très peu scolarisés, voire illettrés. « Les petits propriétaires disent : j’en ai bavé, fais comme moi. Les immigrés qui ont réussi disent la même chose », ou d’autres disent, comme certains français, « je suis chez moi, je fais ce que je veux ».

D’autres propriétaires venus des villes ont acquis de plus grandes parcelles et emploient plusieurs équipes. « Avant les équipes étaient de la même nationalité, maintenant, ils mélangent l’Ukraine, l’Equateur, le Maroc, pour éviter les contestations collectives. On est payé de la même manière, mais on ne fait pas le même travail. Les Marocains font le travail le plus dur, construire les serres, creuser, s’occuper des produits nocifs et les autres vont trier les tomates » Il y a parfois des refus de travailler lorsqu’il faut manipuler les produits pendant trop longtemps, dans la mesure où l’on sait que l’on peut changer de patron facilement. Un seul « bon patron » est connu dans la « terra de El Ejido », c’est un « étranger » de Grenada (200 Kms). « Lui, il fait tourner les ouvriers pour les produits, ou alors, on fait les produits 2 ou 3 heures et on est payé la journée ». Ces produits, pesticides et insecticides sont nommés « Benino » par les ouvriers. Ils sont interdits en Europe et proviennent d’Israël et de Turquie. Les ouvriers connaissent l’emplacement des caches, des hangars ou magasins gardés par des chiens et les fameuses « piscines » en pentes inclinées dans lesquelles on risque de glisser. Les ouvriers cultivent donc les légumes avec des masques, des « nez de cochon », non fournis par l’employeur. (J’ai depuis un regard autre lorsque je trouve ces légumes dans les supermarchés français). « Ca coûte cher, ces masques, 3 Euros. Au bout de deux mois, quand je suis arrivé ici, j’avais des allergies cutanées. En général, ceux qui travaillent ici depuis 5 ou 6 ans tombent vraiment malades ».

A l’exception des centres commerciaux, il n’y a que six cafés dans toute la zone de serre (rappelons : 80Km sur 30) qui acceptent de servir les ouvriers, en général tenus par des commerçants marocains. A Almeria, les commerçants sont plutôt agréables lorsque je suis seul, mais dés que je rentre dans un bar en compagnie d’un africain, nous sommes ignorés, non servis, mais il est toléré de discuter ou de lire le journal sur place. Les 4x4 sont très nombreux et les play-boys se promènent dans des décapotables peintes aux couleurs des USA (je n’avais vu ça que dans des films populaires américains, comme quoi, tout peut arriver). A El Ejido, tout petite ville, deux rues commerçantes seulement, l’ambiance semble beaucoup plus tendue : seuls la Garde Civile et un vieil ouvrier promenant son chien m’indiqueront le chemin exact pour accéder au petit local du SOC, les autres m’envoyant sciemment dans une direction opposée ou refusant de me répondre lorsqu’ils comprennent ou savent qu’il s’agit d’un syndicat. Seules les prostituées roumaines et bulgares rencontrées par hasard me témoigneront quelque intérêt : c’est 30 Euros la passe, soit une journée de travail, ou si l’on préfère, six paquets de cigarettes au prix français, mais elles ne connaissent pas la topographie des lieux et ne peuvent m’indiquer mon chemin.

Les ouvriers des containers m’indiquent une propriété voisine, « dans son camion, il y a des jolies filles ! Il va chercher des femmes roumaines qui n’ont pas de papier. Il dit je veux 500 filles pour les fraises, on ne cultive pas les fraise ici, il fait trop chaud. Le patron a 60 ans et ses deux fils les font venir chez eux pour les essayer. Celles qui ne veulent pas, vont trier les légumes dans la coopérative. Il faut accepter tout, c’est obligé. Ici, on peut acheter tout. La police prévient les proprios des contrôles pour qu’ils cachent les sans papiers ». On m’explique ensuite que l’on peut acheter un contrat de travail et une carte de résident pour un an, chez le Gouverneur en présence du patron pour 1500 Euros, tarif vérifié plusieurs fois au cours de l’enquête et dans différents endroits. Celles qui se prostituent et qui gagnent, me dit-on, 100 Euros par jours, pourraient s’arrêter et acheter un contrat de travail, tout comme les hommes qui travaillent 2 ou 3 mois gratuitement pour obtenir une « régularisation ». Lorsque je fais part des ces observations, vient une question, plus souvent posée, par les femmes que les hommes : savent-elles, lorsqu’elles sont recrutées sur place, « au pays », qu’elles vont se prostituer ? Il me semble que oui, pour celles qui n’ont aucune qualification ; elles ont de jeunes enfants que leurs parents âgés d’une quarantaine d’années peuvent garder, ou à la rigueur ce sont les grands-parents qui  assurent cette fonction. La prostitution devrait être considérée comme une forme d’immigration comme une autre, et tous les droits des migrants devraient s’y appliquer.

Pour ceux qui achètent ces fameux « papiers » (mais là, je m’y perds, on parle simultanément espagnol, portugais, arabe et français), le regroupement familial permet aux femmes un droit de résidence, mais pas celui de travailler : elles devraient, elles aussi, acheter un contrat de travail. J’avais pourtant le mois précédent, grâce à mes amis de Lisboa, étudié très précisément le Droit Portugais sur les permis de travail et de résidence, dans ce domaine, semblable au Droit Espagnol : les employeurs décident de la régularisation et on peut comprendre comment la loi est utilisée ici. Mais comment se fait-il qu’avec des lois identiques, les systèmes « d’intégration » (à quoi ?) soient si différents en Andalousie ou au Portugal ? Comment se fait-il qu’au Portugal, les 100 000 Ukrainiens accueillis se disséminent en zone rurale ou urbaine, dans toutes les branches professionnelles, alors qu’à Huelva ou Sevilla ils sont ségrégués ? Modes de colonisations autrefois différents ou mise en place à Lisboa d’un réseau associatif, d’une société civile et d’un « travail social » particulier ? Les changements de régimes politiques ont pourtant eu lieu à peu près au même moment…

Certains ouvriers ont des propositions de travail en Angleterre pour travailler dans des restaurants par le biais de leurs collègues pakistanais, « mais le problème, c’est les papiers ». On me demande pourquoi la Croix Rouge, financée par l’Union Européenne, ne propose pas cette année des formations dans les domaines du bâtiment ou de la soudure, ou des bourses pour 300 Euros par trimestre, ce qui permet de quitter le secteur ? Pourquoi les ONG belges, allemandes, suisses, ont quitté les lieux ? Je n’en sais rien. Le sentiment est celui d’une répression accrue depuis que des rapports diffusés en Europe ont été publiés sur la situation et que la délégation du Forum Civique Européen a interpellé les pouvoirs publics. Les interventions européennes nuiraient-elles à la paix sociale locale ? Il nous faudrait considérer que des analyses, expertises, témoignages publiés en Europe, Afrique ou ailleurs contribueraient à renforcer les alliances des notables locaux et à les obliger à établir des revendications « d’autonomie » ou de « démocratie locale », selon les consensus médiatiques et politiques en vigueur. Finesse du répertoire d’argumentation de ces Espagnols, cette idée de démocratie locale est fort à la mode parmi les technocrates européens et les intellectuels bien pensants. « Small is beautiful », ou le « village mondial », on s’en souvient dans les années 70, est un des premier slogan en faveur de la globalisation économique, relayé par la consommation privée de l’internet, tout en glorifiant la possibilité de vivre entre soi, comme dans une communauté (mais ici, il y a des esclaves qui travaillent).

Mais comment gérer l’argent touché en liquide ? Les banques acceptent les comptes, même sans adresse fixe, puisque dans ces chemins terreux, on peut seulement localiser « terra Almeria, terra El Ejido, terra Tabernas, etc… ». Cela me rappelle les ouvriers et maçons Mauritaniens de Lisboa qui construisaient l’exposition universelle de l’An 2000, « comme ça, si tu tombes d’un échafaudage, personne ne te connais. Mais l’exposition, on la connaît comme notre chambre », ou les morts inconnus des sous-traitants de Bouygues, lors de la construction du grand stade de foot de Paris.

Donc, que faire de l’argent ? « Si tu veux acheter ou louer une maison, il n’y a pas de compromis de vente, l’agence encaisse 500 Euros par mois, mais pendant combien de temps ? On a des comptes en banques, mais ils prennent 5, 10 Euros pour les frais, parfois il y a de la ponction de 120 Euros, pourquoi ? Ils ont peur de tomber dans la crise. Quand il reste quelque chose à la fin du mois, on l’envoie au Maroc, c’est la seule solution ». Ainsi comprend-t-on que ce n’est pas par « solidarité » avec une parenté qui les a rejetés, ni « pour faire plaisir » comme on a essayé de me l’expliquer que l’on solde tout compte, à la fin du mois : les banques sont assimilées à une corruption généralisée. On reprend alors les vielles bonnes méthodes des tontines
[4] ; tous cotisant régulièrement en liquide, comme les africains ou les asiatiques lorsqu’ils veulent s’acheter des commerces, mais là, c’est pour se payer de grosses voitures, des Mercedes en général achetées au marché noir des Pays- bas ou en Allemagne, pour rentrer au pays ou voyager ailleurs pendant la morte saison d’été. « Ou alors, il y a des club, des bordels, il faut payer 10 ou 12 Euros rien que pour rentrer et une femme, c’est 50 Euros, mais ça peut aller jusqu’à 200. Tout le monde dépense son argent là dedans, ou alors dans le secteur touristique. ».

La rationalisation de ces situations d’une main d’œuvre captive est cependant exprimée par nombre d’ouvriers. « Le Maroc est un danger pour l’Andalousie, il y a concurrence, c’est la même économie (au niveau des industries touristiques et agro-alimentaires), et il y a 1% de la population marocaine qui travaille en Espagne ». Ce dernier semestre, deux marocains ont encore été agressés sur la route et un correspondant du Soc a trouvé la mort (Azzouz Hosni, le 13/2/2005) dans une embuscade en ville. « Les sans papier, c’est un enfermement organisé, les patrons veulent garder cette main d’œuvre. Quand il y a des contrôles de la Garde Civile, les expulsions ou non, c’est une question de chance, il faut un quota pour le Procureur. »

Pourtant, malgré les désillusions, « L’Europe est encore vue comme un paradis démocratique » ; « être civilisé », pour ces marocains, rejoint la définition d’Ibn Khaldûn de 1372 post JC
[5], « c’est pouvoir nouer des contacts, aider ». Dans ce cas, la population nationale ne le serait guère. Le racisme était considéré en 1945 comme une barbarie[6]. La construction du racisme et son corollaire, les idéologies communautaristes que les médias et les mouvements populistes français s’appliquent depuis longtemps à diffuser, supposent ici la corruption de la police, des Administrations et des hommes politiques. Alors que les journaux de Sevilla ou de Huelva expliquent que les 50 000 Ukrainiens dans ces deux provinces sont plus jeunes, plus diplômés que l’ensemble de la population provinciale et qu’ils vont dynamiser la culture locale (journal ADN, Sevilla, 5/6/06), la presse, ici, développe largement que la police recherche deux mineurs séquestrés dans la région ; que des « islamistes » auraient préparé un attentat pour l’inauguration d’un nouveau terrain de football ; qu’à propos d’une polémique autour de l’enlèvement d’une statue de Franco dans une ville voisine, la célèbre chanteuse Shakira déclare que cette cité est un « centre historique de culture ». (Journal Almeria Voce, 14/6/06). .Les étrangers disent pour leur part, « La police contrôle tout, quand on va en ville, ils confisquent les papiers et ils vont au restaurant pour nous faire attendre. On a confiance en rien. ». Le maire se permet des discours ouvertement xénophobes, ce qui choque ces ouvriers. En fait de culture, les musées sont fermés et les fouilles archéologiques traversent directement les strates d’une domination musulmane de presque 900 ans pour chercher des vestiges romains, grecs ou phéniciens, comme on le faisait au Portugal sous le règne de Salazar[7]. Partout dans la région, dans les aires de repos, autour des lacs d’irrigation où l’on peut utiliser des barbecues, on lit des graffitis « interdit aux bougnoules » (moros).

Le terme « le Gouverneur », équivalent d’un préfet français, sert aux ouvriers à désigner l’Administration Provinciale dans son ensemble, Sécurité Sociale comprise, « On aura jamais de retraite ». On comprend facilement pourquoi les Andalous sont particulièrement attentifs aux projets d’autonomie de la Catalogne ou du Pays basque, car certains voudraient y instaurer un Droit Local provincial. Cela me fait penser aux utopistes rencontrés dans les forums sociaux ou à la Ligue de Droit de l’Homme pour qui une « démocratie territoriale » est la solution à tous problèmes… pour qui possède le droit de vote. En France, les domestiques ont eu le droit de vote en 1933, les femmes en 1945, et il y avait un projet en 1981, abandonné depuis, pour que les étrangers payant des impôts aient un droit de vote local. Ici comme ailleurs, il y a trois sortes de populations, celle qui a le droit de vote, celle qui travaille, paie des impôts et cotise aux retraites mais qui n’a pas le droit de vote, et celle qui travaille sans avoir aucun droit, ni voix. Il semblerait utile que les hommes, femmes, enfants (des citoyens ?) qui travaillent quelque part aient un droit de vote, au moins local ; ce serait un rempart contre les trafics d’humains, la corruption des fonctionnaires et de ceux qui les dirigent, l’exploitation des vides juridiques par les entreprises de sous-traitance, de « prestation de services ». Evidemment, cela ferait aussi baisser les pourcentages de votes d’extrême droite et obligerait les élus à représenter toute la population présente sur un territoire.

Si la circulation des capitaux et des marchandises en Europe est avérée depuis longtemps, celle de la main d’œuvre pose problème, de province à province comme on l’observe en Andalousie, ou de pays à pays, puisque l’attribution des « papiers » de droit de résidence ou de droit au travail ne suivent pas les même règles. Pourquoi vouloir interdire à la main d’œuvre le droit de pouvoir suivre la circulation des capitaux ? Ne parlait-on pas récemment d’une « libre circulation » en Europe et ailleurs ? Quand à la France, elle n’attire plus du tout. Certes, elle jouit encore d’une réputation de la « douceur de vivre », mais pour combien de temps ? «Il y a deux ans, j’ai été en France, il y avait des associations, des fêtes, des aides de la mairie, ici j’ai rien vu, mais il y a des milliers qui sont tombés dans le chômage et il y a trop de répression ». Je comprends bien pourquoi. Quand on parle de « sociétés de la connaissance », projet européen, en tant qu’anthropologue, il me semble que n’importe quelle Université que j’ai fréquentée au Portugal est mieux équipée que nous d’un point de vue informatique, et depuis quelques années, nous sommes totalement déconsidérés. La fondation Volkswagen a lancé un grand projet de recherche européen sur les mémoires régionales et professionnelles, thèmes sur lesquels on excellait dans les années 70 et 80, (j’y ai forgé mes premières armes) : ont été retenus le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne. Les équipes françaises en sciences sociales n’ont plus les moyens de payer leur quote-part dans les projets « internationaux » en cours. Les historiens du futur étudieront peut être une « grande régression » : destruction des assurances sociales, déréglementation du travail, suppression des droits du sol, fichage informatique, contrôles des mémoires officielles ; nous nous acheminons vers une société hors sol, comme les cultures d’Almeria.



Documents

- Acta-resumen de la jornada de debate y reflexion del SOC-Almeria celebrada en El Ejido el 14 de mayo de 2006.
- Jornaleros de la fresa o esclavos modernos, SOC, Sevilla, 2005.
- Tabla salarial del campo provincia de Almeria, document gouvernemental, 2006.
- Informe de la campana de recoleccion de la fresa : Huelva, SOC Andaluz, 2003.
- Memoria campana de la fresa, memoria de actividad, SOC andaluz, 2005.
- “La fuerza del medio rural”, in Tierra y Libertad, revista del Sindicato de Obreros del Campo y del Medio Rural de Andalucia, Especial IX congreso agosto 2005.
- Informe sobre la situacion de las cortijadas y sus habitants en Nijar (Almeria), Asociacion pro Derechos Humanos de Andalucia, 2004.
- Asentamientos chabolistas de la provincia de Almeria, El colectivo immigrante el nuevo chabolismo, Defensor del pueblo andaluz, 15/5/06, www.defensor-and.es//informes/ftp/chabolismo/chabolismo.htm
- Chabolismo en Andalucia, informe especial al Parlamento, Defensor del pueblo andaluz, dec 2005.
- Les fruits de l’hypocrisie, histoire de ceux qui font l’agriculture, enquête sue les conditions de vie et de santé des travailleurs étrangers, Medici Senza Frontiere, onlus, mars 2005.
- El vecino no deseado. Situacion residencial de los inmigrantes africanos en Almeria, Juan Carlos Checa Olmos y Angeles Arjona Garrido, revue européenne des migrations internationnales, 2005.
- Manual de Derechos para trabajadores as extranjeros, Confederacion General del Trabajo, 2006, www.cgt.es
- Datos del Padron Municipal de Habitantes a 1/1/2005. Estadisticas Demograficas del Municipio de El Ejido.

Le goût amer de nos fruits et légumes, l’exploitation des migrants dans l’agriculture intensive en Europe, Informations et commentaires, le développement en question, Forum Civique Européen, mars 2002.________


[1]  - Bruno Lefebvre, 2006, « Posted workers in France » in « Mobility of services and posting of workers in the enlarged Europe », Transfert, vol 12, N°2, ETUI-REHS, European Rewiew of Labour and Research.
[2]  - Mission internationale à Almeria et à El Ejido, dec 2003, Forum Civique Européen.
[3]  - Le PPE fait parti du même groupe que l’UMP à l’assemblée Européenne.
[4]  - G. Henry, J. P. Warnier, 1992, “Les tontines au Cameroun”, L’Harmattan.
[5]  - Ibn Khaldûn, 1372, « La voie et la loi », trad. ed Sindbad, 1991. Ibn Kaldûn, du califat de Grenada est considéré comme l’un des fondateurs de l’Anthropologie pour sa description des sociétés d’Afrique de Nord. On lui doit, entre autre, la notion « d’habitus », repris par des théologiens chrétiens, puis par Marcel Mauss, puis par Pierre Bourdieu.
[6]  - François De Menton, (1945), déclaration au procès de Nuremberg.
[7]  - Source : direction du musée de la cité d’Almada, Portugal.

 


 


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